Le New York Philharmonic est en pleine tournée européenne en ce moment et a pu poser ses valises deux jours à Paris pour se dégourdir les archets dans la grande salle de la Philharmonie. Après un programme lyrique avec la célèbre mezzo-soprano Joyce DiDonato le samedi 25 avril, le programme du lendemain était consacré aux possibilités narratives et dansantes de l’orchestre. Un programme à programme en quelque sorte. Et idéal pour un dimanche après-midi.

Alan Gilbert © Chris Lee
Alan Gilbert
© Chris Lee
Le concert (spectacle ?) a débuté avec Pétrouchka d’Igor Stravinsky. Alan Gilbert, arc-bouté devant l’orchestre, sans baguette, nous a fait comprendre avec ses gestes tantôt secs et précis tantôt nobles et sentimentaux, pourquoi les orchestres américains sont si à l’aise dans ce répertoire. Après tout, l’enregistrement de référence reste celui de Pierre Boulez avec l’Orchestre de Cleveland. Il s’agit d’une fresque en plusieurs tableaux décrivant les jeux de rivalités entre deux poupées (Petroushka et un Maure) pour l’affection d’une poupée ballerine, et il y avait dans la perfection technique de cette interprétation l’âpreté d’un conte russe mêlée au spectaculaire d’un film américain. Raconter sans le support des images est toujours un défi, ici parfaitement relevé. La partition a été lue avec l’exacte dose d’humour, de sensationnel et d’intelligence que nous attendons du NYP : les enchaînements entre les tableaux, les contrastes de nuances, les prises de risques dans les tempos ont contribué à restituer avec fidélité cette atmosphère tendue de drame amoureux sur fond de foire de mardi gras.

Le Debussy de Jeux, poème dansé, a reçu un traitement similaire, ce qui est peut-être un peu dommage. Ce simple tableau tout en dérobades et danses amoureuses de trois jeunes gens cherchant une balle de tennis dans un parc au crépuscule aurait pu supporter un peu plus de mystère et de non-dit. Les excès quasi ravéliens des moments d’éclats, bien que plaisants et hédonistes, n’ont pas apporté le contre-balancement que nous aurions pu attendre après les clameurs rauques de la foire de Petrouchka. Évidemment, il y a aussi à considérer le fait qu’après tout, sans danseurs sur scène, l’orchestre a bien le droit de se réapproprier le texte, et cette compensation était somme toute adéquate.

Le Mandarin merveilleux de Bartók, par contre, l’était. Cette orchestration sans concessions, cette force quasi motoriste qui conduit ce discours qui nous amène aux limites de l’abstraction, tout cela Alan Gilbert et le NYP l’ont parfaitement rendu. Évidemment, pour l’orchestre d’une ville aussi vivante et délicieusement dangereuse que New York, cela tient du clin d’œil que de donner vie aux méfaits de trois voyous, à la vulnérabilité d’une jeune fille effarouchée et à la course-poursuite entre celle-ci et un personnage mystérieux et asiatique, disposé à mourir si c’est dans les bras de celle à qui on avait précédemment donné l’ordre de détrousser les passants. Il y a dans les rubatos, dans la succession rapide des atmosphères musicales une dimension postromantique qu’Alan Gilbert a pu reproduire avec finesse.

Tout le concert était à l’image de l’ouverture d’Egmont qui a été donné en bis, grâce à cet orchestre qui a projeté sur ces partitions la lumière quelquefois tapageuse mais si séduisante des néons multicolores de Time Square. Cet orchestre disposé à prendre autant de risques dans les nuances et les tempos nous a offert un moment musical qui nous est peut-être trop souvent refusé par nos orchestres. Et si à certains moments, nous pouvions lever un sourcil amusé devant le traitement spectaculaire de certains passages, nous avons tous passé un excellent dimanche après-midi, quelque part entre la Grande Pomme et les rues froides d’une métropole russe.