Le pianiste Nicholas Angelich nous offre ce soir au Théâtre des Champs-Elysées un récital élégamment ficelé autour de Chopin, Schumann et Liszt. Nous savons le pianiste très à l’aise dans ce répertoire romantique, ayant enregistré tout un panel de disques consacrés à la musique de Brahms, ainsi que l’intégrale des Années de Pèlerinage de Liszt. Le concert de ce soir est d’une rare qualité de facture. C’est dans un ricochet cyclique de dédicaces que baigne le programme : la dédicace par Chopin de deux de ses études, op.10 à Liszt rebondit sur celle de la Sonate en si de Liszt à Schumann, qui boucle cette révolution par la dédicace des Kreisleiriana à Chopin.

Nicholas Angelich © S de Bourjies
Nicholas Angelich
© S de Bourjies
Lorsque Nicholas Angelich s’avance vers le piano son allure est indolente sous sa posture imposante, laissant pendre nonchalamment ses bras le long du corps. Sa mine est celle d’un pierrot, rêveur et lunaire.  Au piano, sa posture est impassible. S’il y a une chose cependant que le concert de ce soir ne fait que confirmer, c’est que la léthargie assoupie et indifférente du pianiste n’est qu’apparente, sous elle se cache une grande présence musicale qui se veut avant tout prégnance. Que ce soit dans Chopin, Schumann ou Liszt, ses intentions musicales s’imposent d’abord dans leur évidence, puis dans leur cohérence. Il n’y a absolument aucune incongruité dans le mouvement mélodique, dans la dynamique des nuances. La sonorité est pleine, claire, parlante. Il n’y a dans son jeu ni ostentation gratuite, ni parade, ni esbroufe fuligineuse. Tout est exemplairement maîtrisé, tout est juste, son jeu sans fard va à l’essentiel, et y plonge d’ailleurs très loin, de la première à la dernière note de ce récital. Exploitation de tout le spectre de nuances, il n’hésite pas à s’octroyer quelques pianissimi des plus ténus, notamment dans Schumann. Sa capacité à différentier les plans sonores ainsi que la conduite de cette différentiation reflètent une très grande maturité dans la connaissance intime des œuvres. 

L’entrée en matière se fait en délicatesse par le Nocturne, op.55 n°2  de Chopin. Le rubato, d’un goût irréprochable mené d’une main de maître, retombe toujours sur ses pattes.  Dans l’Etude, op.10 n°12 dite « Révolutionnaire », la conduite de la main gauche est vertigineuse. Contrairement à beaucoup d’autres interprétations où elle n’est que fonctionnelle, la gauche ici n’est pas seulement puissante, mais aussi vivante, presque autonome vis-à-vis de la main droite. Ca vrombit, ça rugit, ça gronde, ça bourdonne, et ça s’apaise parfois, pour gronder à nouveau.

La place est ensuite laissée à Schumann avec sa fameuse séries des Kreisleriana, op.16 qu’il qualifia lui-même de « musique bizarre, musique folle, voire solennelle ; tu en feras des yeux quand tu la joueras (s’adressant à Clara) ». Elégie, colère, hallucination, éclats, passion dévorante et destructrice, douleur, résignation. Nicholas Angelich est un peintre formidable, un coloriste subtil, qui sait s’adapter à l’instabilité d’une telle musique, et transmettre avec la même présence aussi bien une errance onirique qu’un orage apocalyptique. Le seul timbre, absolument sublime, des aigus dans le dernier mouvement Rapide et enjoué suffit à convaincre quant à la haute qualité de cette interprétation.

Le concert s’achève par la monumentale Sonate en si de Liszt. Le pianiste, sans oublier ses talents de peintre coloriste, se fait ici architecte des sons, à la vision claire et au regard toujours porté loin vers l’avant. Sans négliger les finitions, il n’hésite pas à tailler le son au burin lorsque c’est nécessaire, à coup de gerbes d’octaves brillantes, foudroyantes et fulgurantes dont il a le secret technique. Peut-être pourrait-il quelques fois s’empresser un peu moins lors de ces gerbes d’octaves. Surgi des abîmes, le son se fait tour à tour affleurement, braises incandescentes, sables mouvants, silence, lumière extatique, vague déferlante et destructrice, égarements, silence, statisme, silence. Avec ce dernier statisme-silence, Nicholas Angelich étire le temps comme une pâte à modeler, se dessaisit sans affects de la substance sonore, et dans une résilience solennelle destitue le son vers les abîmes, vers le néant.

****1