Bien des années après les soirées mahlériennes épiques sous la baguette d’Armin Jordan, l’explosif compositeur revit sous la direction de Jonathan Nott. L’exubérance de cette musique convenait divinement bien à Armin Jordan qui pouvait passer d’une douceur infinie, faite de ces tremblements de mains évocateurs, les yeux penchés sur la partition, la mèche grise striant le visage, le doigt sur les lèvres pour demander les plus divins pianissimi, aux gestes surgis du fond de la terre convoquant le feu de cuivres solaires, de cordes graves vibrantes, le tout dans un Victoria Hall qui sait potentialiser comme peu les effets de saturation !

Jonathan Nott © Thomas Mueller
Jonathan Nott
© Thomas Mueller

L’entrée royale de cette Troisième Symphonie en ré mineur, nous met d’entrée de jeu au parfum de ce mélange d’héroïsme, de grandeur, d’énergie primale, puis très vite ces aplats de cuivres d’une sensualité quasi effrayante. On ne peut que louer la qualité des cuivres, leur homogénéité et leur brillance, parfaitement soutenus par les vibrations des cordes graves. Relevons ici la trompette étincelante de Stephen Jeandheur, le cor royal de Julia Heirich et le trombone somptueux de Matteo De Luca qui se révèleront tout au long de l’œuvre de formidables coloristes, émaillant leurs interventions de mille et une nuances rendant à la musique de Mahler son lustre unique. Et si le chef Jonathan Nott est un fin mahlérien, il n’est nul besoin de lire sa biographie pour se rendre compte comme il paraît à l’aise, dirigeant sans partition, les mains suspendues, virevoltantes, donnant l’impression de diriger une symphonie de Mozart. La texture orchestrale qu’il fait naître est équilibrée sans trop estomper l’énergie primale du compositeur, mais sans en faire une boursouflure de décibels : à cet égard le grand bastringue du final du premier mouvement aura eu du panache sans démesure.

Le « Tempo di menuetto. Sehr mässig » fut parfait d’âme, le hautbois coloré de Nora Cismondi divinement soutenu par un pupitre de deuxième violons suaves à souhait, la harpe de Notburga Puskas soulignant les belles lignes de violon d’une élégance juvénile purement délicieuse. Et si les vents soulignent à merveille la délicatesse et l’humour malhérien, on ne peut que relever les belles interventions du violon solo Svetlin Roussev qui rayonne paisiblement.

La fin du « Comodo . Scherzando. Ohne Hast » aura révélé l’âme unique de ces édifices patiemment montés en puissance le tout démarrant par les glissandi d’une harpe chimérique, d’un appel de trombones, d’un écho de cors et d’une ponctuation de timbales endiablées et qui explosent dans une joie de fanfare brillante à souhait digne des musiques des plus cinématographiques. Le « Sehr langsam » d’une noirceur totale est l’écrin parfait pour la voix chatoyante de Mihoko Fujimura qui fut la Brangäne sublime du dernier Tristan und Isolde genevois mis en scène par Olivier Py. Hautbois, cor anglais, cor solos mêlent leur voix à l'incarnation envoutante de la mezzo-soprano sur un tapis de violoncelles ondulants extraordinaires. Moment de grâce. 

Le « Lusti im Tempo und keck im Ausdruck » met en scène le chœur de la Maîtrise du Conservatoire populaire de musique de Genève perché en deuxième galerie, de part et d’autre de la scène. L’effet acoustique est beau, les voix angéliques, peut-être sont-ils un peu faibles pour emporter l’adhésion. Même constat pour le chœur de femmes de l’Ensemble Vocal de Lausanne sous la direction de Daniel Reuss dont on peut souligner le manque chronique de texte, un manque de timbre et d’une manière générale une ligne de chant qui porte peu d’émotion.

Le conclusif « Langsam. Ruhevoll. Empfunden » aura achevé d’attendrir les auditeurs les moins sensibles aux charmes mahlériens : la phrase s’étire, des violoncelles, sublimes, au deuxièmes violons, suaves à souhait, faisant penser aux mélismes stratosphériques de l’introduction de Lohengrin.

L’Orchestre de la Suisse Romande de retour de tournée en Amérique du Sud a certainement gagné en homogénéité, tous unis dans une même impulsion sous la baguette aérienne de Jonathan Nott qui indique le cap, étire le son, souligne sans ostentation, suscite et obtient. 

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