Ce soir l’Orchestre de Paris sous la direction de Juraj Valčuha nous fait voyager autour de trois œuvres venues de Hongrie, Russie et République Tchèque. Après les évocations imagées des Quatre pièces pour orchestre de Bartók méconnues du public parisien, les musiciens et le violoniste israélien Vadim Gluzman nous offrent un Concerto pour violon n°2 de Prokofiev en état de grâce, avant la luxuriance festive de la Sinfonietta pour Orchestre de Janáček

Vadim Gluzman © Marco Borggreve
Vadim Gluzman
© Marco Borggreve

Relativement peu jouées, les Quatre pièces pour orchestre, op.12 de Bartók témoignent pourtant d’une riche inspiration où l’imaginaire est central. Valčuha nous en offre une lecture consciencieuse, attentive des différentes atmosphères. Ambiance sylvestre nimbée du mystère des flûtes et de la harpe du Preludio, affirmations imposantes des cuivres du Scherzo ou de la Marcia funebre, détente feutrée sans être complètement apaisée de l’Intermezzo. Cependant, s’il fait bien sonner l’orchestre et si les nuances sont plutôt efficaces, les contours sont toutefois trop lisses, et l’on sent une certaine timidité, une retenue. Sans doute aurait-il pu pousser l’orchestre plus loin dans ses retranchements sonores et acérer les angles. Nous aurions aimé une plus grande nervosité, dont le manque est accentué par l’inertie qu’apporte la lenteur excessive des tempi.

Le Concerto pour violon n°2 en sol mineur de Prokofiev est d’un lyrisme caractéristique de la « nouvelle simplicité » que revendiquait le compositeur dans les années 1933-1935, loin de l’avant-garde ostentatoire de ses plus jeunes années. Ce concerto est celui du sentiment de liberté et de grande poésie qui émane du primat mélodique au sein d’un caractère intimiste. Le violon de Vadim Gluzman sait en rendre compte à merveille, et l’équilibre avec l’orchestre est exemplaire. La lenteur des tempi choisis par le chef se justifie ici par les partis pris poétiques, le lyrisme s’y développant avec cohérence sans en entraver ni la fluidité ni le caractère. Précision parfaite du violon, clarté de son agrémentée d’un large spectre de couleurs dans le premier mouvement Allegro moderato. Avant l’optimisme et le dynamisme du dernier mouvement, l’Andante assai  de ce soir est un instant de grâce, ode à la candeur de l’enfance. Les premiers pizzicati égrenés par les cordes tombent petit à petit sur le voile du silence d'où émane une lumière naissante. Puis la mélodie du violon de Gluzman affleure, saisissante de pudeur et d’innocence par la ténuité du son, faisant frémir ce voile par une respiration fragile, vitale. De la masse orchestrale arrivent les passions qui brisent un moment l'unité qu'elles forment avec le sujet incarné par cette mélodie. Telle une reproduction de l'ambivalence du plaisir qui, en tant que sensation passionnelle, peut être suffisamment intense pour faire violence et être ressenti par là comme simultanément douloureux. La ligne mélodique, néanmoins, apprivoise petit à petit ces sensations qui la débordent et retrouve ses premières aspirations en une unité riche avec elle-même. C'est finalement en égrenant les pizzicati qui l'avaient au départ engendrée qu'elle disparaît dans le temps et dans l'espace. Admirable.

Composée pour un rassemblement du Sokol, fédération de sociétés de gymnastique nationalistes, la Sinfonietta pour Orchestre, op.60 de Janáček est saisissante de vitalité, d’alacrité. Luxe orchestral et sens de la grandeur par lesquels s’exprime le nationalisme du compositeur, avec comme point de départ l’impressionnante fanfare constituée de rien moins que neuf trompettes en ut, deux tubas ténors, deux trompettes basses et des timbales ! Si l’on redoutait une agression sonore, intimidés par l’armée de trompettistes debout en fond de scène, la fanfare s’avère finalement très convaincante malgré quelques imprécisions pardonnables. Les cuivres sont avant tout d’une grande chaleur, et leur éclat n’est jamais carabiné. Les tempi du reste de l’œuvre sont tous relativement lents, sans que cela soit excessif, et Valčuha est globalement plus entreprenant que dans le Bartók, avec des contrastes de nuances mieux menés et de là plus captivants. Saluons la qualité du pupitre des bois et notamment des hautbois qui dans le deuxième mouvement Le Château, Andante-Allegretto projettent une nervosité délicieusement grisante.

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