Pour ce concert consacré aux deux géants du romantisme que sont Schumann et Mahler, l'Orchestre Philharmonique de Strasbourg avait pris le parti d'interpréter deux œuvres emblématiques du style de chacun : le Concerto pour piano en la mineur pour l'un, et la Première Symphonie, que l'on surnomme encore « Titan », pour l'autre.

Marko Letonja © Tanja Niemann
Marko Letonja
© Tanja Niemann

Alors que le concerto de Schumann, avec sa tonalité à la fois tendre et nostalgique, fait la part belle à un jeu de dialogues entre le piano et des instruments de l'orchestre comme la clarinette et le hautbois, donnant parfois l'impression d'une œuvre de musique de chambre, la symphonie de Mahler s'impose par son ardeur juvénile, traversée d'influences diverses et d'éclairs de génie. La conjonction de ces deux œuvres majeures du répertoire, issues toutes deux du même terreau musical et littéraire - le romantisme - mais florissant dans différentes directions, nous promettait une soirée des plus attrayantes.

Jonathan Gilad est au piano pour le Schumann, tandis que l'OPS est placé sous la direction de son chef charismatique : Marko Letonja.

Dès les premières notes du thème qui fera la substance du concerto, cette mélodie plaintive entamée par le hautbois puis reprise par le piano, le jeune pianiste français de trente-quatre ans se distingue par la douceur de son toucher ainsi que par la justesse de son expression, sans affectation aucune. Il en sera de même tout au long de ce premier mouvement, que Schumann avait initialement conçu, en 1841, comme une œuvre à part en entière portant le titre de Fantaisie pour piano et orchestre. Par exemple, au cours de ces développements ondoyants où le piano troque son rôle de soliste pour celui d'accompagnateur, Jonathan Gilad réussit avec une modestie attachante à fondre le son du piano dans celui de l'orchestre. Et lorsque viendra le moment de dialoguer avec tel ou tel instrument, comme avec la clarinette dans un passage célèbre qui reste à n'en pas douter l'un des plus beaux de toute l’œuvre de Schumann, le pianiste nous donnera la sensation d'une véritable écoute partagée, sensible.

Le deuxième mouvement, avec ses contours affectueux, son allure de divertissement un peu mièvre, s'enchaînera directement au Finale du concerto, sorte de morceau de bravoure pianistique qui nous permettra mieux d'apprécier la virtuosité de Jonathan Gilad, que ce soit la finesse de son jeu de main gauche ou le son perlé des aigus de sa main droite. Pourtant l'impression visuelle laissée par le pianiste, surtout dans les passages techniques d'ailleurs, n'est pas celle d'un parfait relâchement : on en vient du coup à regretter parfois un son un peu trop feutré, un peu trop étriqué, peut-être dû à une tension au niveau des épaules. Une légère raideur physique qui n’entâchera en rien la qualité générale de sa prestation, très convaincante.

En revanche, la Première Symphonie de Mahler nous laissera sur notre faim. À de multiples reprises en effet, surtout dans les deux premiers mouvements, les musiciens de l'OPS nous donneront la sensation de n'être pas rigoureusement ensemble, comme si tous les pupitres n'adoptaient pas le même tempo. Bien souvent les cordes se retrouveront ainsi devant les cuivres, qui auront tendance à s'appesantir lors de ces brusques accélérations que la musique réclame. Rien qu'au tout début de l’œuvre, vaste aurore qu'une longue note tenue aux cordes symbolisera jusqu'à l'irruption solaire du premier accord majeur, les interventions des vents paraissent brouillonnes, principalement au niveau des attaques.

Ce n'est qu'au cours du troisième mouvement, de cette fameuse Marche funèbre reprenant à son compte, de manière assez inventive, le canon Frère Jacques transposé en mineur, que les musiciens se retrouveront enfin. Dans cette partition où s'entremêlent tragique et sublime, burlesque et dérision, Marko Letonja dirige les cordes avec une sorte de ferveur intérieure qui éclatera au moment du Finale.

C'est donc à un concert en demi-teinte que nous aura convié l'Orchestre Philharmonique de Strasbourg le soir de ce vendredi 23 octobre ; bien que la première partie du programme nous ait largement convaincu par la sensibilité attachante du pianiste Jonathan Gilad, la seconde partie nous faisait entendre un Mahler quelque peu hésitant.

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