Après l’Orfeo de Monteverdi, qui a inauguré sa saison lyrique, l’Opéra de Dijon poursuit l’exploration du mythe d’Orphée avec Orphée et Eurydice de Christoph Willibald Gluck. Parmi les différentes versions de ce chef-d’œuvre, c’est celle de Paris, créée au Théâtre du Palais-Royal en 1774 – et trop rarement représentée –, qui nous est proposée.

© Gilles Abegg | Opéra de Dijon
© Gilles Abegg | Opéra de Dijon

Pour sa première mise en scène d’opéra, Maëlle Poésy a pris le parti de représenter l’œuvre en tant que métaphore contemporaine du cycle infini de la vie et de la mort, centrée sur la question de la perte d’un être cher. Ainsi, précédant la scène de déploration sur la dépouille d’Eurydice, l’ouverture nous convie à la cérémonie de mariage des deux protagonistes, à l’issue de laquelle Eurydice s’effondre, foudroyée par la mort. Cette cérémonie funeste est reproduite à l’identique en guise de finale, en lieu et place du long ballet qui, dans la version de Paris – à la représentation de laquelle nous sommes censés assister –, consacre le triomphe de l’Amour. Certes, cette substitution sert le dessein de la metteuse en scène, mais elle n’en constitue pas moins un vrai contresens. De même, on regrette que la plupart des aspects fantastiques inhérents à l’œuvre aient été gommés, eux aussi.

En revanche, l’enchaînement sans entracte confère à la représentation une fluidité fort appréciable et tout à fait cohérente avec l’idée de continuum cyclique. Le dispositif scénique repose sur un décor unique, des plus simples, voire banals, mais non dépourvu de beauté. L’espace est délimité en fond de scène par une sorte de mur gris dont les panneaux rectangulaires peuvent s’ouvrir pour laisser fuir de la terre lors de la descente d’Orphée aux Enfers, ou faire apparaître Eurydice. Le plafond est constitué des mêmes éléments, et pour attester de la situation souterraine des Enfers, ceux-ci s’écartent pour laisser descendre les racines d’un arbre que Maëlle Poésy veut symbole de vie. À cour et à jardin, c’est le chœur qui achève de cloisonner l’espace. Pour sobre qu’il soit, ce décor est le cadre de beaux tableaux, telle la descente aux Enfers en ombres chinoises. Grâce doit en être rendue d’une part aux superbes éclairages de Joël Hourbeigt et d’autre part, aux chorégraphies de Mikel Aristegui.

Le plateau vocal est assez homogène. Anders Dahlin n’est certes pas un acteur né, mais vocalement son Orphée est plutôt satisfaisant, avec des aigus solides, clairs et ronds. Malgré quelques petites erreurs, la diction est elle aussi très bonne, rendant superflue la lecture des surtitres. Il est cependant bien dommage que dans le grave et le médium, il soit parfois inaudible, tantôt à cause d’une trop grande présence de l’orchestre, tantôt du fait d’un net défaut de puissance. L’Eurydice d’Elodie Fonnard est assez convaincante, mais en dépit d’une technique solide et d’une jolie clarté, sa voix peine à émouvoir. Dans le rôle de l’Amour, celle, bien projetée, de Sarah Gouzy possède des qualités très prometteuses. Scéniquement, sa performance d’actrice est excellente et la jeune soprano possède un indéniable talent comique. Mais que vient donc faire ici ce personnage qui, paraissant tout droit sorti de l’Orphée aux Enfers d’Offenbach, joue un rôle en décalage avec son chant ?

Semblant vouloir dépouiller la partition de toute émotion, la direction d’Iñaki Encina Oyón déconcerte. L’exécution est très linéaire, presque aseptisée : la musique s’écoule avec fluidité, et les nombreux changements de tempo ne parviennent pas à mettre l’ensemble sous tension. C’est ainsi que, malgré les efforts d’Anders Dahlin, le célébrissime « J’ai perdu mon Eurydice » est expédié à la hâte, sans relief ni affect. Toutefois, par moments – les Ombres bienheureuses, par exemple –, l’Orchestre Dijon Bourgogne parvient à restituer de riches couleurs. Le Chœur de l’Opéra de Dijon, quant à lui, mérite une mention spéciale. Faisant preuve de belles qualités de cohésion, de puissance, mais aussi de nuance, il est largement à la hauteur du rôle majeur que lui confère la partition. Petit regret : les « Non ! » proférés par les démons au début du II auraient mérité d’être bien plus terrifiants !

Après les trois représentations dijonnaises, on pourra encore voir cette production les 17 et 19 janvier à Besançon (Théâtre Ledoux).