Dix ans ont passé depuis que l’idylle a cessé. Des Grieux ne vit plus que dans le passé, dans le souvenir de celle qu’il a perdu : sa Manon. Manon dont il n’a plus que le loisir de contempler le portrait.

Marc Scoffoni © John Zougas
Marc Scoffoni
© John Zougas
Partant du fait qu’il a trop souffert par amour, il souhaite éloigner son jeune protégé (Jean) de la passion qui le dévore pour la belle Aurore.

À force de stratagème, les deux jeunes amoureux parviendront cependant à convaincre le tuteur de consentir à leur union.

Les personnages de l’Abbé Prévost n’ont pas quitté Massenet qui nous plonge dans une suite, toute teintée de mélancolie, de son grand opéra Manon. Tous les grands thèmes de Manon sont là. Massenet en joue. Plus que n’importe quelles paroles, ces phrases musicales nous replongent dans le passé, nous font sourire et nous touchent.

Comment alors ne pas louer la formidable idée de l'Opéra de Marseille d’avoir présenté ensemble les deux ouvrages sur deux journées. Deux ouvrages qui se répondent si bien. Quelle justice de redonner au second toute sa place aux côtés de son aîné !

L’œuvre est courte (45 minutes), beaucoup moins « grand spectacle » que Manon, évidemment moins dramatique et ne fait apparaître que quatre personnages. Elle a cependant l’avantage d’être plus intime, drôle et nous plonge dans une époque agréablement désuète.

Sur scène on s’attendait à en voir beaucoup moins. Le programme annonçait une « mise en espace » mais Yves Coudray connaît suffisamment son métier pour tromper l’ennui et faire vivre un plateau. Les décors de la production de Manon sont recyclés, les personnages sont en costume : la scène vit. Pas d'originalité mais simplement un respect scrupuleux du texte, de l’époque. En soit un spectacle « comme avant » qui ravit par son efficacité et son parfum délicieusement vieillot.

La distribution n’en est pas moins séduisante. Saluons sa belle homogénéité et cette belle cohésion digne d’une troupe.

Jennifer Michel © Arnaud Hervé
Jennifer Michel
© Arnaud Hervé
L’Aurore de Jennifer Michel séduit par son agilité et sa simplicité. Pas de prise de risque mais belle maîtrise du rôle. Un nom à suivre. Autre belle découverte : Antoinette Dennefeld qui interprète le rôle travesti de Jean. Beau timbre, belle présence et sublime articulation. On aurait aimé moins de prudence de la part de ces deux tourtereaux, plus de fougue et de folie. Gageons que l’expérience incitera ces deux très belles voix à oser d’avantage.

À cette jeunesse s’oppose le Tiberge, scéniquement très crédible, de Rodolphe Briand. Bien que le ténor accuse quelques problèmes rythmiques lors de son air d’entrée, il offre un personnages vrai, drôle et vocalement séduisant.

Enfin, le Des Grieux de Marc Scoffoni a pour lui une articulation exemplaire. Il fait merveille dans le rôle du moralisateur donneur de leçons. En revanche, il manque quelque peu de dramatisme et de tragique dans ses nombreuses évocations douloureuses de Manon. Plus d’émotion et de rondeur auraient été bienvenues.

L’orchestre de l’Opéra de Marseille est ce soir très sollicité. En effet en prélude au « Portrait », il est amené à interpréter Prélude à l’après-midi d’un faune de Debussy et des extraits de la Thaïs de Massenet.

Victorien Vanoosten © Jozsef Hars
Victorien Vanoosten
© Jozsef Hars
Belle idée du chef Victorien Vanoosten d’avoir réuni trois partitions datant de la même date : 1894. On ne peut qu’approuver sa pensée : « Il est si touchant de s’imaginer qu’un spectateur ait pu découvrir à quelques jours d’intervalle des œuvres qui paraissent si lointaines ». Curieusement c’est dans le Portrait de Manon que l’orchestre se trouve le moins discipliné et inventif. Le tout jeune chef pourra gagner en audace et en assurance d’autant qu’il a tout de même ce soir bien honoré des partitions exigeantes.

Un jeune chef, des jeunes voix, une petite pépite musicale oubliée et toute cette joyeuse compagnie qui joue le jeu. Comme quoi, il en faut peu pour être heureux !

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