Pour la première affiche de la saison, le Théâtre du Capitole accueillait deux opéras en un acte. Si les deux œuvres sont fort éloignées sur le plan du style et du langage, leur lien apparait à la lumière de leur contexte de création. Le Château de Barbe-Bleue, unique opéra de B. Bartók est en effet créé au sortir de la Première Guerre Mondiale alors que Le Prisonnier de L. Dallapiccola est composé quelques années après 39-45.

Levent Bakirci (Le Prisonnier) © Patrice Nin
Levent Bakirci (Le Prisonnier)
© Patrice Nin

Œuvre sérielle, Le Prisonnier est une adaptation du roman d’Auguste de Villiers de l’Isle-Adam, La Torture par l’espérance. Tanja Ariane Baumgartner s’illustre à merveille dans le prologue sous les traits de la mère éplorée voulant revoir son fils emprisonné par l’inquisition, accompagnée des pleurs des cordes puis du violoncelle chantant. Ce dernier (Levent Bakirci) se trouve bien évidemment au centre de la pièce et de la torture psychologique, montrant les hauts et les bas traversés en un instant par un homme brisé à cause du simple Fratello vicieux prononcé par son geôlier. On voit l’espoir, puis l’horreur apparaître dans les yeux du prisonnier lorsque le geôlier se révèle être l’implacable Inquisiteur (Gilles Ragon), le conduisant à une mort qui n’a jamais cessé d’être irrémédiable. Suivant les instructions du livret, la mise en scène (Aurélien Bory) joue sur les contrastes entre noir et blanc. Dans une atmosphère des plus sombres, les personnages apparaissent partagés entre ce choix binaire : la mère en noir, le prisonnier en blanc et l’inquisiteur bicolore. L’intégration d’une animation plastique (Vincent Fortemps) est intéressante et brise le statisme de la scène, nous amenant un peu plus vers le monde cauchemardesque du captif. La manipulation subtile de l’esprit du détenu s’illustre par des jeux de lumières (Arno Veyrat) et notamment des fils de pantins tombant dans son dos depuis le plafond. La révélation de la prestidigitation s’accompagne d’une mise à nu du décor où poutres et poulies deviennent apparente, écho scénique à la psychologie de la pièce.

La pièce de B. Bartòk renvoie à un univers peut-être mieux connu que le précédent mais se base sur la même idée d’un espoir lumineux finalement détruit. Le célèbre conte de Barbe-Bleue s’illustre dans la même noirceur quasi-onirique que Le Prisonnier. Le prologue silencieux du Barde (Yaëlle Antoine) s’ouvre sur une brume épaisse et sur le même décor que les dernières secondes de la pièce précédente. Puis le seul élément du décor fait son apparition : il s’agit des six premières portes secrètes du Château. Elément central et récurrent, prédestinant là aussi l’issue de la pièce, son utilisation est maximale et brise la monotonie du duo entre Barbe-Bleue (Bálint Szabó) et Judith (Tanja Ariane Baumgartner) qui court sur toute la pièce. Chaque ouverture de porte amène une nouvelle ambiance lumineuse parfaitement synchronisée avec l’orchestre et l’action. Le chef de la soirée, Tito Ceccherini, rend en effet parfaitement les sonorités et couleurs de l’orchestre voulues par B. Bartòk. Le couple amoureux mais rongé par la curiosité et les interdits évolue sur scène au fur et à mesure de l’emballement de l’orchestre. Une Judith excellente, montrant autant de talent pour le jeu que pour le chant, passe par tous les sentiments : enthousiasme, innocence, horreur. Barbe-Bleue plus en retrait subit à contrecœur la curiosité de sa nouvelle femme et maugrée de sa voix de baryton puissante et ronde.

La mise en scène de ces deux pièces est très dépouillée et permet de se concentrer sur les questions métaphysiques qu’elles apportent. Leur simplicité n’entrave pas l’efficacité des décors. La production a su trouver un bel équilibre reposant à la fois sur le talent des musiciens comme sur l’encadrement de la mise en scène.