Les concerts de musique d’avant-garde sont réputés difficiles. Il n’y a là rien de nouveau. Dès 1918, Cocteau donna le ton avec une célèbre moquerie à propos de « cette musique qui s’écoute la tête dans les mains ». Pourtant, qui se donne la peine d’aller y jeter une oreille découvrira qu’il n’en est rien. En témoigne ce concert donné à l’occasion du 90e anniversaire de Pierre Boulez au Cadogan Hall et qui s’est déroulé devant une salle pleine, ou presque, d’un public manifestement enthousiaste.

Pierre Boulez © Ingpen Williams
Pierre Boulez
© Ingpen Williams

Certes, les dimensions de la salle ne sont pas celles de l’emblématique Royal Albert Hall, mais cette église lumineuse reconvertie récemment pour accueillir les mélomanes était le lieu adéquat au vue du programme de ce concert retransmis en direct par la BBC 3 : pour l’essentiel, des œuvres pour orchestre de chambre – dont la création mondiale d’Open to Infinity : a Grain of Sand du jeune compositeur britannique Christian Mason, et la première exécution aux BBC Proms de A Cold Spring composé par sa compatriote Helen Grime. Seule exception, Domaines de P. Boulez, donnés dans la version de 1969 pour clarinette solo. Un programme d’une rare originalité donc, qu’il aurait été dommage de manquer.

Le flûtiste Michael Cox, aux côtés de ses collègues du London Sinfonietta, entama le concert avec Mémoriale (‘…explosante-fixe…’ Originel) de P. Boulez, œuvre-hommage au flûtiste de l’Ensemble Intercontemporain Larry Beauregard avec lequel le fondateur de l’IRCAM travailla à la refonte d’une partition composée initialement à la mémoire d’Igor Stravinsky. De lointains échos du compositeur russe se font entendre dans cette œuvre aux allures de concerto pour flûte. Les musiciens du London Sinfonietta, un des rares ensembles spécialisé dans l’interprétation de la musique contemporaine, faisaient écho au soliste en formant un tapis sonore éthéré, presque inaudible dans la nuance pianissimo, composé d’une polyphonie complexe où les timbres fusionnaient entre eux. Le tremolo des cordes répondait au flatterzunge de la flûte (mode de jeu obtenu par un roulement de langue simultané à l’émission du souffle), le son plein des cors prenait le relai du flutiste, entraîné par une mélodie virtuose.

Helen Grime © Amy Barton
Helen Grime
© Amy Barton
C’est avec la même maîtrise que les musiciens interprétèrent A Cold Spring d’Helen Grime, inspiré du poème d’Elizabeth Bishop. Contrairement à l’œuvre précédente, aucune flûte ne se fait entendre, la coloration orchestrale est dans les teintes sombres, seul surnage un duo de clarinettes insaisissables évoluant dans le suraigu. Le second mouvement, construit comme « un mini concerto pour cor », est indiqué « calmo » sur la partition. Ajoutons « inquiet », sans crainte d’un emploi abusif de l’oxymore, en raison des lignes mélodiques expressionnistes qui parcourent l’ensemble instrumental. On admire la maîtrise avec laquelle la compositrice amène ses transitions et construit ses développements, gagnant en intensité, puis retombant, laissant l’auditoire suspendu avant un dernier mouvement, « tumultueux », où les clarinettes font entendre des réminiscences du mouvement initial.

Domaines de P. Boulez est une œuvre ouverte offrant au soliste une certaine marge de liberté. Chaque interprétation en est différente, et Mark van de Wiel nous en a offert une absolument remarquable. Dès les premières notes, il a captivé son auditoire par sa palette de sons, par la souplesse de son geste, par son implication corporelle presque chorégraphique. Signalons que l’œuvre repose par ailleurs sur une disposition scénique particulière : douze pupitres sont répartis sur scène, couplés par deux et formant six stations auxquelles l’interprète s’arrête tour à tour selon un parcours en partie orienté par le compositeur. Le rapport habituel, statique, qui lie l’instrumentiste à son auditoire est battu en brèche. L’interprète se présente alternativement de face, de profil, parfois de dos, et la sonorité de son instrument diffère en fonction des résonnances acoustiques particulières à chaque position qu’il occupe dans l’espace, engendrant ainsi de troublantes variations kaléidoscopiques qui nous ont fasciné autant que la virtuosité de l’interprète.

Autre moment phare de ce concert, la création d’Open to Infinity : a Grain of Sand de Christian Mason, hommage à P. Boulez avec lequel le compositeur a travaillé à l’élaboration de la partition. En trois mouvements, le compositeur a réussi son pari d’une création autour du « grain de sable », objet métaphorique puisé dans le poème de William Blake, To See a World in a Grain of Sand (extrait des Auguries of Innocence). Des glissandi, des formules mélodico-rythmiques et des objets harmoniques particuliers parcourent l’œuvre, se transforment autour de pôles clairement identifiables puis s’accélèrent jusqu’à créer une sensation de délire, voire d’oppression dans un espace infinitésimal.

Thierry Fischer donna sa pleine mesure avec Eclats/Multiples, autre œuvre ouverte de P. Boulez. Plus impliqué et présent que dans les œuvres précédentes, qu’il dirigea toutes à l’exception des Domaines, le chef mena avec énergie la vingtaine de musiciens à travers ce flux polyphonique continu qui, en raison toutefois de son extrême concentration, a peut-être pâti du fait d’être joué à la fin d’un concert déjà dense… mais on ne peut pas en vouloir aux programmateurs de pêcher par excès quand les occasions d’entendre cette musique sont, hélas, si peu nombreuses.