Haydn, Dvořák, Beethoven : le quatuor à cordes d’Outre-Rhin – dont le nom a pour origine cette amulette magique à l’inscription « Fais ce que tu veux » tirée de l’Histoire sans fin de Michael Ende – a choisi un programme bien emblématique. Mais il se met aussi la barre très haut : comment servir ces esthétiques opposées aussi impeccablement l’une que l’autre ? C’est en faisant entendre, voir et toucher un bruissement de textures, un chatoiement de couleurs et des reliefs travaillés de façon unique à chaque fois.

Quatuor Auryn © Manfred Esser
Quatuor Auryn
© Manfred Esser

Pour Haydn, le créateur de la forme du quatuor à cordes, c’est du feutre, de la laine bouillie. Ne la croyez pas rêche ou peu élégante – à moins que vous n’y voyiez la Cendrillon des tissus. C’est au contraire une chaleur dense et douce que tissent ici les quatre professeurs de la Musikhochschule de Detmold. On la sent dans les sotto voce de l’Allegro moderato de ce Quatuor en ut majeur Op. 64 No.1, dans lequel on perçoit les qualités qui vont dominer la soirée : le respect mutuel des musiciens, qui cèdent et prennent la place quand il faut, une sérénité et une cohésion parfaites. Le violoncelle attaque avec une coquetterie taquine et de bon aloi le Menuetto – et on sait instinctivement qu’Andreas Arndt doit être un sacré danseur, cela se confirme par la suite. Le dialogue des deux violons dans l’Allegro scherzando produit des couleurs superbes. Chacun parle ici d’une voix pleine et distincte pour élaborer le discours commun, sans aucune prétention. Ces quatre-là jouent le grand maître avec une simplicité comme s’ils étaient assis sur le canapé de votre grand-mère en prenant le café. Le rythme iambique du Presto poursuit la danse avec d’admirables mouvements parallèles des deux violons ; le dernier trait d’archet du violoncelle est une pure caresse.

Le Quatuor en mi bémol majeur No.10 de Dvořák, c’est du vieux velours. Les arpèges légers du violoncelle amorcent une berceuse, bientôt suivie d’une danse slave, puis de modulations harmoniques et de tonalités caractéristiques du déchirement romantique. Une rivalité très tendue et pleine entre alto et deuxième violon, avant que les pizzicati du violoncelle ne reviennent avec leur swing. Quels changements d’atmosphère subites : à la fin du premier mouvement (Allegro non troppo), le public est plongé dans une fascination toute religieuse. Dans la Dumka (Andante con moto), ça danse comme sur une Deele westphalienne ou tchèque, cet espace central à l’intérieur des grands corps de ferme à l’ancienne. La Romanze (Andante con moto) à ses débuts, c’est du son pur, une homophonie métaphorique de la fusion de corps. Puis, ça s’anime à nouveau avec des pizzicati, surtout ceux de l’alto paraissent très folkloriques. Le finale de ce mouvement, lui aussi, nous laisse sans souffle. Chose stupéfiante, les musiciens n’ont pas besoin de définir leurs traits d’archet. Ils jouent ensemble, respirent ensemble depuis si longtemps que leur geste collectif est devenu organique. Cela se fait tout naturellement : ils savent. Pour le public, c’est de la magie. Le charme est temporairement rompu par l’entraînant Finale Allegro assai, dans lequel les danses tchèques refont apparition – le violoncelle se muant tantôt en contrebasse, tantôt en guitare – les auditeurs mesurent pleinement la qualité de ce qu’ils entendent ce soir : les premiers bravo ! fusent dès l’entracte.

C’était incontestablement un bon choix d’éloigner le disciple du maître en utilisant le romantisme tchèque comme écran. Une quinzaine d’années seulement entre les quatuors de Haydn et de Beethoven, et presque tout paraît les opposer. Le jeu change radicalement, encore. Cette fois-ci, les sons cristallins tissent une dentelle toute légère. L’émulation entre le premier violon et l’alto, dans l’Allegretto, produit du tragique, contrebalancé par l’épaisseur sonore, toute vibrante du deuxième mouvement, Molto adagio. Le deuxième violon, Jens Oppermann, cisèle du rêve lyrique, alors que les triolets lumineux de Matthias Lingenfelder, le premier, sont parfaitement dynamiques, par la tonicité sans faille qui caractérise le meneur de jeu. Les sauts d’octaves sont chantés avec élégance par le violoncelle avant le soufflet final de tous, un crescendo-decrescendo magnifique.

L’Allegretto me fait découvrir que Beethoven était un Latino qui s’ignorait. Le premier violon, je le jure, entame un tango de séduction, entrecoupé seulement par un menuet plus rustique, où l’on coupe les foins de façon plus brute, avant de retourner vite au Sud avec ses camarades, qui dégagent des notes de ce quatuor « Razumovsky » (en mi mineur No.8) la célèbre Cucaracha et du chachacha. Les musiciens montent enfin sur leurs chevaux, parcourent champs et collines dans une gaîté teintée d’une légère mélancolie. Leur technicité est fabuleuse, le son de l’alto (Stewart Eaton) se fait élégiaque parfois, comme celui du premier violon. L’étable est proche, l’intensification finale emporte tout avec elle, instrumentistes et public.

Les mélomanes de la Salle Rameau, sous le choc, ne laissent partir ce Quatuor Auryn tout aussi sympathique que fantastique qu’au bout de deux bis, et encore, avec regret. Faites ce que vous voulez – mais revenez bientôt, s’il vous plaît.

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