Depuis sa création en 2012, le Quatuor Oistrakh a rejoint le club très « select » des grands quatuors russes. Ils ne sont pas les seuls dans la 9e Biennale des Quatuors à cordes de la Philharmonie : le Quatuor Borodine est programmé le lendemain, lui aussi dans des œuvres de Beethoven et Chostakovitch – deux compositeurs déjà donnés la veille par le Quatuor Fine Arts et attendus le surlendemain avec le Quatuor Danel. Malgré la grande joie d'écouter ces deux géants du quatuor en boucle, cela ne peut que construire une attente : celle de choix d'interprétation nets, qui ne manqueraient pas de nous faire apprécier la personnalité unique des Oistrakh.

Le Quatuor Oïstrakh à la Philharmonie © Charles d'Hérouville
Le Quatuor Oïstrakh à la Philharmonie
© Charles d'Hérouville

Les musiciens s'installent, queues de pie et nœuds papillon blancs compris, et le concert commence avec le Quatuor n° 4 de Chostakovitch. Ce n'est pas un début des plus enivrants. Inspirée de mélodies juives d'Europe de l'Est, la pièce transporte de chants tonaux à une torsion des accords, ses lignes mélodiques sans fin se tressant pendant vingt-cinq minutes. Andrey Baranov, premier violon, porte beaucoup de ces thèmes avec de remarquables aigus, un vibrato large et constant, ainsi qu'un son un peu dur. Là où la partition indique des variations de dynamique, des moments suspendus (notamment dans l'« Andantino », tout en sourdine), le quatuor utilise souvent la même intensité. En variant peu le phrasé ou le timbre de ces mélodies, elles finissent par sembler longues. Même les points d'appui ou les passages les plus dramatiques manquent d'un contraste avec le reste qui les auraient soulignés : le solo de violoncelle d'Alexey Zhilin du dernier mouvement, bien que très inspiré, en souffre quelque peu.

Avec le Quatuor n° 3 de Beethoven, soudain, quelque chose change. Le caractère fluide, carré mais souple de la musique viennoise semble amuser les complices russes qui se l'approprient avec joie. Ce n'est pas une interprétation « européenne », épurée et attentive à l'esprit classique, de la musique beethovenienne. Dès le premier « Allegro », les tutti ne sont pas énoncés dans la retenue mais avec une force entraînante qui ne spolie en rien la précision de l'articulation. Le vibrato des musiciens, qui chez Chostakovitch pouvait être handicapant, est ici un atout : notamment dans l'« Andante con moto », plus calme, où se dégage de leurs timbres combinés une chaleur admirable. L'énergie de l'ensemble est jouissive, en témoignent les applaudissements plus francs à la fin de l'œuvre.

On arrive au Quatuor n° 9 de Chostakovitch et l'entracte semble avoir alimenté la volonté des musiciens. Dès les premières mélodies, l'intention diffère du Quatuor n° 4. Chacun se retient, créant une atmosphère inquiétante avec une agressivité sous-jacente. Fedor Belugin, à l'alto, profite de ses thèmes pour faire démonstration de son timbre rond et profond. Écrit sans pause entre les mouvements, ce quatuor demande une gestion très mesurée de l'énergie et le Quatuor Oistrakh s'exécute merveilleusement, si bien qu'on ne remarque pas la demi-heure que dure l'œuvre. L'« Adagio » et ses pizzicati arrachés, conduisant vers l'explosion du dernier mouvement « Allegro », sont fascinants aux yeux comme aux oreilles. Baranov jaillit presque de sa chaise sur chaque accent. Cette fois-ci, le solo de Zhilin fait mouche. Ce côté plus obsessionnel de Chostakovitch, rappelant le primitivisme de Stravinsky, va aux interprètes comme un gant.

Le Quatuor Oïstrakh à la Philharmonie © Charles d'Hérouville
Le Quatuor Oïstrakh à la Philharmonie
© Charles d'Hérouville

Le programme se conclut sur un choix surprenant, celui d'une transcription pour quatuor des Danses roumaines de Béla Bartók. Ces pièces sont passées par beaucoup d'arrangements : certaines ont d'abord été pensées pour violon tzigane ou flûte de berger, avant que Bartók ne les adapte plus tard au piano solo, puis à l'orchestre de chambre. C'est Andreï Shishlov, premier violon du Quatuor Chostakovitch, qui a écrit l'arrangement de ce soir. Celui-ci place Baranov comme soliste la très grande majorité du temps, ce qui n'aide pas à distinguer la variété de l'ouvrage. L'exécution reste cependant brillante et les auditeurs sont charmés.

Le Quatuor Oistrakh propose ensuite non pas un, mais deux bis : tout d'abord, l'« Andante cantabile » du premier quatuor de Tchaïkovski, une œuvre élégante qui contraste avec le reste de la soirée et montre la versatilité dont les quartettistes sont capables. Puis on revient à Chostakovitch avec sa Polka op. 30b. Pleine d'humour, de pizzicati taquins, de lourdes glissades et autres mélodies dissonantes, elle fait rire doucement le public qui finit le concert le sourire au lèvres. Le Quatuor Oistrakh sait décidément de quoi Chostakovitch et Beethoven sont faits.

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