C'est après le long entracte d'un premier jour de décembre que nous retournons de bonne grâce au Wigmore Hall de Londres, poursuivre un voyage dont les débuts nous avaient déjà émerveillés la veille au soir. Lors du second récital consacré à l'intégrale Beethoven des oeuvres pour violoncelle et piano - cinq sonates et trois séries de variations, Jean-Guihen Queyras et Alexander Melnikov ont fait culminer leur interprétation avec une grâce et une intelligence que personne ne pouvait ignorer.

Jean-Guihen Queyras © François Séchet
Jean-Guihen Queyras
© François Séchet

Qui a dit que le violoncelle était le parent pauvre du répertoire solistique ? Longtemps relégué auprès du clavecin comme basse continue, il affirme au 18ème siècle son droit à la mélodie. Et s'il est bien le grand oublié du répertoire mozartien, Beethoven lui rend justice en composant les variations sur un thème de La Flûte enchantée qui ouvrent le programme. L'élégance de Mozart, rehaussée par Beethoven, ne pouvait trouver de meilleurs hérauts qu'avec les interprètes de ce soir. Le violoncelle de Jean-Guihen Queyras chante avec une chaude voix de baryton ; pas de geste superflu, toutes les énergies convergent vers l'espace qui est entre ses deux mains, plus ou moins étiré par le généreux arc de ses bras. La concentration de son jeu en exacerbe l'intensité, et la pureté du son libère des harmoniques qui viennent trouver une résonance naturelle dans le piano-orchestre d'Alexander Melnikov. D'une rare inventivité, ce dernier fait entendre tous les pupitres, tirant ainsi de son instrument des sonorités insoupçonnées. Ce sont les flûtes qui scintillent dans les gammes en cascade, ou la clarinette élégiaque qui surgit du feutre de la corde. Son discours est captivant, obligeant presque son partenaire à une écoute et une admiration de tous les instants. Il en résulte un immense respect entre les deux chambristes.

Ce respect caractérise encore l'interprétation de la Sonate Op 102 No.1 ; loin de saccader l'ensemble, les échanges le structurent, ils permettent aux deux solistes de s'exprimer sur un même équilibre. Et lorsque Queyras tire l'archet jusqu'au silence de sa phrase, c'est comme si prolongeant son geste, il le passait en relais à Melnikov derrière lui. D'ailleurs, à bien écouter, la corde pianistique semble vibrer comme sur un manche. Le phrasé musical semble ainsi s'étirer à l'infini : Queyras respire en continu, flotte sur le clavier sotto voce de son partenaire, même lorsque le premier mouvement devient plus martial avec l'Allegro vivace. Sur de belles assises du piano, au caractère presque bonhomme, le violoncelliste se fait à peine plus démonstratif, préférant encore économiser sa gestuelle pour la rendre plus efficace. Le deuxième mouvement se déroule dans un esprit très cadentiel, où les deux interprètes s'autorisent de nombreuses licences métronomiques, très convaincantes parce que très convaincues. L'on y entend le silence, les G.P. orchestraux, pour un résultat dramatique au sens théâtral du terme. La partition semble se créer sous nos yeux : cette nuance est-elle la bonne ? Essayons donc ce forte...

Dans les Variations sur un thème de Judas Maccabaeus de Haendel, Melikov se fait franchement plus virtuose, assurant ses numéros solos dans l'esprit d'une sonate pour piano. Mais les accords arpégés qu'il égrène comme sur un clavecin s'inclinent devant son partenaire avec révérence. Queyras est aussitôt invité à commenter et monopolise alors les attentions jusqu'à la fin du récital. Avec toute l'aristocratie de son jeu, il nous suspend à son archet. Et si l'introduction de la Sonate Op 102 No.2 nous rappelle encore la fébrilité beethovénienne, dans une musique sur laquelle nos deux interprètes rebondissent allégrement, la soirée atteint des hauteurs vertigineuses avec le deuxième mouvement, sans nul doute l'apogée des deux récitals réunis. Chante mon violoncelle ! semble lui murmurer Queyras en s'inclinant vers le manche, les yeux clos. D'une élégance hors pair, l'esthétique de ces quelques minutes suspend le cours de la soirée. C'est triste et beau, dirait Verlaine.

Se remettant difficilement d'une telle émotion, les deux solistes - et le public avec eux - sont encore endoloris lorsqu'ils s'attellent au dernier mouvement. Ils retrouvent rapidement leurs esprits et plantent les derniers accords dans le labeur victorieux de la fugue finale. C'est encore la première des Phantasiestücke de Schumann donnée en bis qui vient prolonger une performance d'une qualité exceptionnelle, et qui nous confirme que nous reviendrons à cette soirée grâce au même programme que les deux musiciens viennent de graver sur disque.