Un concert de Radu Lupu ne s’écoute pas de la manière à la fois plurielle et discontinue dont on écoute un concert traditionnel. Capture des sens dans un souffle vital, expérience proche de l’hypnose, loin de toute structure formelle ; comme naguère Celibidache, Radu Lupu établit un contact privilégié entre le son et l’auditeur. On n’en saisit que plus sa réticence pour le disque.

Lupu Radu © Klaus Rudolf
Lupu Radu
© Klaus Rudolf
Le public, conquis d’avance, n’est pas étonné de la fluidité des 11 Variations sur un thème original op. 21 n°1 de Brahms, œuvre dont la puissance d’évocation est celle des Kinderszenen. Ce soir, une lecture aux antipodes de la métronomie, dont la pulsation se fonde sur un balancement marin. La matière est libérée petit à petit, dans une belle provision de pédale ; le discours, fondu en une seule et longue trame, abolit toute verticalité (on défie quiconque d’y retrouver les barres de mesures). La musique semble investir un chemin encore indéterminé. On la sent pourtant dotée d’une mystérieuse clairvoyance : le pianiste suit un invisible fil d’Ariane.

Les Variations en do mineur de Beethoven seront les variations de plus haut voltage de ce concert. L’harmonie naturellement anxiogène de l’œuvre trouve en Radu Lupu un interprète paradoxal : travail sur pointe, légèreté de ballerine, mais dans un ton qui demeure à jamais interrogatif. La première variation, aux fameuses notes répétées, tantôt aiguës tantôt graves, ne cherche pas la furtivité d’un Horowitz ou d’un Gilels ; une bonne exploitation des registres permet au pianiste de faire « tourner le son » aux quatre points cardinaux. Plus loin, lors de la récapitulation du thème, on descend dans des zones plus profondes à la main gauche. Pourtant, aucune disjonction de style, c’est à chaque seconde du Radu Lupu ; un peu comme s’il avait autrefois refermé la partition à jamais et que la nature y avait peu à peu repris ses droits.

Dans les 9 Variations sur un menuet de Duport K. 573, des images de vie reparaissent, comme après un mauvais rêve. Rarement sensibilité aussi raffinée ne s’est traduite par des moyens aussi simples. Radu Lupu semble guidé par son émotion, dans un tempérament très mobile, un peu en porte-à-faux du reste du concert. Ce qui frappe ici, c’est le maniement tout à fait unique de la matière musicale, ce don miraculeux chez Lupu de créer de rien une impulsion, de nourrir un continuum qui pourrait marcher indéfiniment s’il n’était circonscrit par le texte.

L’une des réussites les plus extraordinaires ce soir reste cependant la Sonate D 894 en sol majeur de Schubert. Radu Lupu joue une musique pure, nullement assujettie à un quelconque vérisme historique. Sans jamais se débattre, ses phrasés s’éteignent dans des pianissimo sereins, tandis qu’il introduit juste ce qu’il faut de balancement pour que la musique progresse. Les pauses respiratoires n’en sont pas moins courtes, tout s’enchaîne (notamment dans la Fantasia, ce qui le différentie en tout point de Brendel dans ce répertoire). Le pianiste souligne le cadre ternaire de ce premier mouvement en affirmant légèrement les temps forts, faisant valser certaines octaves aiguës à la main droite. Liesse de l’Allegretto conclusif qui vient dissiper les menaces du si mineur ; voici un acte musical authentique, dans lequel un tel tutoiement de l’œuvre est légitime.

Dans la mesure où le concert fait l’objet d’un contrat entre le spectateur qui paye et le directeur qui doit lui rendre son argent sous sa forme la plus spectaculaire, on comprend que le fait d’armes technique puisse constituer une restitution rassurante. D’une certaine manière, le concert de Radu Lupu nous apporte la preuve du contraire : si quelques faux pas dérobent une partie de son intellection, aucune dérive démonstrative ne vient le falsifier. L’attention ne s’évade pas vers une brillance momentanée, la réalité essentielle des œuvres est sous nos yeux. Gage de confiance, pacte tacite ; Radu Lupu s’en remet à l’auditeur pour percevoir l’absolu sous le voile de la contingence. Sa performance est à opposer aux partisans d’un pianisme exact qui risquent à tout moment de faire disparaître la vérité de l’ensemble sous le scrupule du détail.