Chorégraphié en 2001 par Anne Teresa de Keersmaeker, Rain est entré au répertoire de l’Opéra de Paris en 2011. Exploration scientifique de l’articulation entre musique et danse, Rain s’inscrit dans la continuité des premiers travaux de de Keersmaeker, conçus comme des constructions chorégraphiques complexes et codifiées, en adéquation avec la musique.

© Benoite Fanton - Opéra National de Paris
© Benoite Fanton - Opéra National de Paris

À l’image de Fase (1982) et Drumming (1998), Rain s’appuie sur la musique minimaliste de Steve Reich, (ici Music for Eighteen Musicians) pour offrir une performance scénique inédite, jouée sans interruptions et dansée sans sorties de scène (ou presque). Dans cette création, musique et danse s’ordonnent en miroir, dans la rigueur d’une heureuse énergie de vivre. Par un langage corporel d’une précision millimétrée, Rain se veut l’écho de la composition de Reich et de sa structure mathématique. La délimitation de l’espace scénique reflète aussi la géométrie et le minimalisme de la partition. Les placements et repères au sol, parties intégrantes du décor, forment ainsi un cercle quadrillé de lignes et de rectangles circonscrits définis selon la suite de Fibonacci.

Si Rain est une composition éminemment rationnelle, elle ne conserve pas moins de la partition de Steve Reich le lyrisme joyeux des harmoniques musicales qui se superposent aux rythmes. La danse et la mise en scène, par leur circularité et leur redondance, matérialisent ainsi le motif cyclique de cette musique. La compagnie de danseurs gravite en permanence dans une course effrénée où les rondes ne cessent de virevolter ; elle s'anime par des mouvements qui se répètent et un élan sans cesse passé d'un corps à l'autre.

Où est la pluie de Rain ? Les pulsations des xylophones et les syllabes chantées semblent cadencer la partition comme des gouttes de pluie et nous jettent dans la folie déchaînée d’un orage. Est-ce alors l’exultation d’une danse de la pluie ou la ronde trépidante d’une petite troupe protégée de l'averse, comme pourrait le laisser penser la chaude tonalité de l’éclairage et des costumes ? Le décor circulaire représente-t-il donc un abri ceint d’un rideau de pluie, que symboliserait l’entour de cordes ? Les circonvolutions répétées des danseurs rivent le regard vers le centre, et ceux-ci semblent eux-mêmes tourbillonner à l’intérieur d’une bulle, ne se figeant en périphérie que quelques rares instants. S’ils semblent parfois remarquer l’existence d’un ailleurs, ou courent vers le public, la gravité les ramène toujours au centre de leur espace, à l’abri.

© Benoite Fanton - Opéra National de Paris
© Benoite Fanton - Opéra National de Paris

Si Rain soulève de nombreuses questions pour le spectateur, elle s’impose avant tout comme une performance qui met au défi musiciens et danseurs dans une composition où aucun décalage musical ou spatial n’est permis. L’ensemble Ictus, dirigé par Georges-Elie Octors, garde un œil ferme sur les chronomètres disséminés dans la fosse et sur le plateau et tient bon pendant une heure et dix minutes. Du côté des danseurs, on retiendra surtout la rondeur de la danse magnifique de Marc Moreau et la radieuse lumière de Letizia Galloni. Pourtant, que s’est-il passé lors de cette seconde représentation ? Léonore Baulac sort discrètement de scène, pour n’en revenir que lors des passages solistes. S’est-elle blessée ?… Nous n'en savons rien : Léonore Baulac parvient à réintégrer le plateau pour assurer avec légèreté ses passages dansés en soliste, tandis que le reste de la troupe poursuit sa course folle, quoique très précisément réglée, sans rien laisser paraître.