Une soirée toute mousseuse, pétillante, délectable : le public lyonnais s’est vu offrir un champagne musical par Leonard Slatkin et l’ONL, dans lequel les contributions de François Dumont au piano et de Spirito (le récent regroupement des Chœurs et Solistes de Lyon, du Chœur Britten et du Jeune Chœur symphonique, excellemment préparé par Nicole Corti) ont garanti une belle effervescence.

François Dumont © Dommenz Artists
François Dumont
© Dommenz Artists

Les deux œuvres jouées dans la première partie obéissent à une logique de virtuosité croissante. Le Concerto pour piano et orchestre en sol majeur, d’abord, déploie la palette ravélienne Allegramente : sa vivacité turbulente initiale est domptée par le hautbois, puis par le soliste lyonnais, qui dégage l’écriture orientale dans la langueur d’une après-midi de chaleur moite. Des elfes dansants aux bois et aux cordes, à leur tour, changent l’atmosphère, avant de se voir chassés nouvellement par les vagues pianistiques, auxquelles fait écho la main droite de la harpe, qui brille également par son solo aux cordes pincées avec une délicatesse toute décidée.

L’Adagio assai a un je-ne-sais-quoi de nonchalant, avec ce toucher de la main droite qui arrive volontairement avec un décalage presque imperceptible, mais systématique – est-ce une inspiration jazzistique, ou Thomas Fersen, roi du détachement, aurait-il un cousin dans l’âme en la personne de François Dumont ? La longue phrase, touchante, se mêle d’accents boisés à l’orchestre, parmi lesquels le succulent cor anglais se confronte au rythme ternaire du piano. Dans le redoutable Presto, la jungle s’anime : les singes s’amusent, sautant d’une touche à l’autre, les uns à travers les autres, la gauche au-dessus de la droite, au grand désespoir du trombone éléphantesque. La technicité du pianiste dans ce premier grand morceau est remarquable, précise et légère.

Le Concerto pour piano et orchestre en ré majeur, dit pour la main gauche, est une maison hantée. Les contrebasses y sont les vieilles portes qui grincent en s’ouvrant, en se fermant sur les cors fantômes qui s’introduisent dans la demeure abandonnée. La main gauche, quant à elle, s’y complaît, magicienne, se détachant des graves tombales qui lui sont assignées, pour rapidement s’emparer de l’intégralité du clavier.

Même pour deux mains, il y aurait assez à faire… et dans le lyrisme qui s’épand, on jurerai presque qu’il y en a une autre – les yeux fermés, le saurait-on ? Hélas, les contrebasses rechignent un peu à suivre l’agilité des doigts, quelques légers éloignements rythmiques entre orchestre et soliste en sont la conséquence. Dans le solo de la harpe, les petits elfes sont de retour au clair de lune, avant que le piano ne conte sa vieille légende médiévale et, enfin, s’emballe dans un finale assez court. Dans le bis, les sonorités cristallines semblent émerger de l’aile d’un grand oiseau qui ne fait qu’effleurer les touches (à l’opposé de ce portable agressif qui, tel un chasseur, tue le subtil effet produit…). Orchestre et salle acclament le soliste, à juste titre – reconstituer toute la délicatesse de Ravel, quel bonheur, et par cœur, quel défi !

Les cinquante-quatre chanteurs de Spirito apportent à la soirée Ravel le charme vocal qui sied à la partition de Daphnis et Chloé. Les chœurs hymniques, de pures vocalises, diaphanes ou puissantes, expriment, selon le besoin, l’innocence des nymphes, la robustesse des pirates ou l’excès des bacchantes. Leonard dirige dans ce ballet une vaste fresque symphonique, dont les atmosphères changeantes sont délicieusement interprétées. Le burlesque du bouvier Dorcon se concrétise dans sa danse grotesque, que la gaucherie tout étudiée des trombones rend bien. La diffusion du texte en surtitre est un support minimal, permettant de voir éclore dans son imaginaire les scènes de jalousie du couple, l’enlèvement de Chloé, son sauvetage par le dieu Pan (quel enchantement, les flûtes pastorales de ce soir, surtout celle de Jocelyn Aubrun, dans son solo oriental, l’un des meilleurs moments de la soirée), et la réunification. La danse mystérieuse, dans laquelle les nymphes essuient les larmes de Daphnis accorde une belle place aux altos, un peu moins vedettes de ce programme par ailleurs.

Les chœurs, voix lointaines à l’ouverture de la deuxième partie, se tirent plus qu’honorablement de ce long passage a cappella (avec des ténors un peu moins homogènes qu’à l’accoutumée), poussent des gémissements évocateurs dans l’allégresse finale : leur souplesse, toujours solidaire  de l’orchestre, confère à ce ballet dirigé d’une main sensible, une volupté toute particulière. Lyon est grecque, ce soir.