C’est un moment attendu par beaucoup. Le concert du mercredi 5 avril 2017 marque les débuts de Jérémie Rhorer avec l’Orchestre de Paris. Il n’y a pas que lui qui se voit inviter pour la première fois : c’est aussi le cas de Francesco Piemontesi, pianiste de plus en plus connu qui propose ce soir à la Philharmonie le Concerto pour piano de Schumann – œuvre qu’il connaît bien, l’ayant déjà gravée avec le BBC Symphony Orchestra. Le concert est véritablement tripartite : d’abord la superbe Ouverture de « Polyeucte » de Dukas, puis c’est le tour du célèbre Concerto de Schumann ; enfin, la quatrième symphonie de Mendelssohn permet à l’orchestre de montrer toute la richesse et la brillance de ses sonorités. Un programme haut en couleurs et parfaitement maîtrisé !

Jérémie Rhorer © Yannick Coupannec
Jérémie Rhorer
© Yannick Coupannec
La soirée débute par une œuvre d’une très grande beauté et pourtant relativement peu connue et peu jouée : Polyeucte, ouverture pour la tragédie de Pierre Corneille (1892), de Paul Dukas. Le compositeur doit tout son succès à L’Apprenti Sorcier ; pourtant, il a écrit d’autres pages très intéressantes (voire plus !) – mais a malheureusement détruit un grand nombre de pièces dont il n’était pas satisfait. L’ouverture de Polyeucte fait partie des quelques partitions épargnées et il s’agit en effet d’un véritable petit bijou musical. Les deux influences majeures de Dukas à l’époque s’y manifestent clairement : César Franck, et surtout Richard Wagner. Déjà dans cette œuvre de jeunesse, l’orchestration est travaillée avec une incroyable finesse, révélant les aspirations contradictoires du héros Polyeucte (le martyre et l’amour). Les lignes mélodiques ciselées, inspirées, délicates et émouvantes ne sont pas sans rappeler Tristan et Isolde… Jérémie Rhorer révèle les richesses innombrables de l’ouverture : de la pâte sonore qu’il modèle émane une forme de tendresse, de grande douceur, enveloppante et enivrante. 

Après le changement de plateau, Francesco Piemontesi monte sur scène pour donner le Concerto pour piano de Schumann (1845). Il devient rapidement évident que les deux stars du programme sont très bien assortis : le chef comme le soliste sont extrêmement précis et font preuve d’une justesse d’expression délicieuse. Piemontesi montre une aisance remarquable qui n’a d’égal que sa sobriété. Les effets sont tous contrôlés et en aucun cas excessifs ; les différents tempi s’enchaînent avec naturel ; l’orchestre ne couvre jamais le piano et semble réagir fluidement en fonction de la progression proposée par le soliste. L’harmonie ne faillit pas et le concerto est mené à bien avec élégance et intelligence.

Francesco Piemontesi © Benjamin Ealovega
Francesco Piemontesi
© Benjamin Ealovega
La Symphonie n°4 de Mendelssohn (1830), dite « Italienne », occupe la deuxième partie de la soirée. Jérémie Rhorer, légèrement en retrait dans le concerto (comme il se doit), est attendu au tournant. L’orchestre éclate d’une joie folle dès les toutes premières notes du premier mouvement exalté, ce qui confirme la capacité du chef à faire ressortir immédiatement l’esprit de chacune des œuvres qu’il dirige grâce au travail d’analyse poussé auquel il s’adonne. Les détails éclosent tour à tour dans toute leur splendeur sans que la dynamique générale en soit affectée ; bien au contraire, la propulsion ressentie au début se poursuit précisément en raison de l’efficacité continue du discours musical. L’équilibre et le dialogue entre pupitres se perpétuent tout du long. L’excitation qui caractérise cette symphonie pétillante se propage dans l’orchestre et se met à habiter les musiciens qui s’appliquent à restituer cette musique irrésistible avec passion. La soirée atteint son apogée lors du quatrième mouvement, complètement frénétique, où chaque instrument se met à vibrer plus intensément que jamais, comme si un concours allait récompenser le dévouement le plus enthousiaste. Le public est électrique : la chaleur des vibrations a imprégné toute l’assemblée. Sans forcer un seul instant, Jérémie Rhorer a captivé et l’orchestre et la salle, et a su créer un moment d’une merveilleuse intensité. Bravo !

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