Belle soirée que proposait le Grand Théâtre de Genève avec le récital de la soprano Dorothea Röschmann accompagnée par Malcom Martineau, dans un programme magnifique proposant de cheminer sur les pas de Schubert, Schumann, Mahler et enfin Wagner. 

Dorothea Röschmann © Jim Rakete
Dorothea Röschmann
© Jim Rakete

Chez l’un comme chez l’autre de ces deux musiciens, aucune afféterie, juste une technique impressionnante au service d’une musicalité sereine. La voix de la soprano se caractérise par une grande homogénéité des registres, un timbre chaud et ombré, un vibrato naturel faisant vivre les lignes vocales de manière très humaine et enfin un volume de grande ampleur.

Et si on l’a connue impériale dans de nombreux enregistrements sous la direction de René Jacobs (on se souvient notamment du Croesus de Reinhard Keiser ou de la Griselda d’Alessandro Scarlatti), on la sent parfaitement à l’aise dans les territoires où les couleurs sombres de sa voix font des merveilles : les Wagner et Mahler de ce récital auront, de ce point de vue, été révélateurs de la somptuosité de son timbre. Nous y reviendrons.

Tout d'abord, « Heiss mich nicht reden » de Schubert : un délice d’équilibre entre la voix et le texte, sans pour autant privilégier l’un ou l’autre - écueil possible en présence d’une vocalité puissante et charpentée comme la sienne.  Dans « So lasst mich scheinen », un piano parfaitement ourlé accompagne une douceur vocale sereine au legato superlatif. Il en va de même dans le crépusculaire « Nur wer die Sehnsucht kennt », mais on relèvera plus particulièrement le très bel accompagnement de Malcom Martineau lors du « Kennst du das Land ? » : la couleur est toujours adaptée, le legato très naturel, l’attention au chant totale et la sensibilité toute romantique. 

Le cycle « Gedichte der Königin Marie Stuart » n'est pas moins saisissant, avec l’imploration poignante du « Nach der Geburt ihres Sohnes » ou le crépusculaire « Gebet » aux aigus semblant vouloir s’adresser directement au ciel, les graves vibrant des derniers mots : « Je t’adresse ma prière, je t’implore de me délivrer ». Superbe.

Enfin, Mahler et Wagner. C'est là que se révèle magnifiquement la belle adéquation entre la vocalité de la soprano et ces deux compositeurs. Le legato et le timbre de la chanteuse viennent souligner les magnifiques phrases de ces Rückert Lieder de Mahler auxquels ne manquent que les différents timbres de l’orchestration !  Son « Um Mitternacht » est somptueux et d’une noirceur totale, quant au « ich bin der Welt abhanden gekommen » il donne le vertige.

Les « Wesendonck Lieder » sont le couronnement de la soirée : le timbre est idéal, la longueur du souffle exemplaire, et l’incarnation des poèmes met en exergue l’humanité que déploie Wagner dans ce cycle. « Im Treibhaus » est un bonheur au piano, la chanteuse se faisant irréelle, somptueuse dans « Schmerzen » et offre un « Träume » superlatif.

Face aux deux personnalités musicales en présence lors de ce récital, la seule réserve pourrait provenir de la confrontation des styles. Schubert, notamment, et Schumann, dans une moindre mesure, ont peut-être souffert face aux somptuosités et au romantisme exacerbé des Mahler et Wagner. Qu'importe ! Les genevois n'en furent pas moins les auditeurs d’une soirée musicalement magnifique, idéalement offerte par des musiciens « Erste Klasse ».

****1