La dernière représentation de Rusalka à l’Opéra de Lyon fut digne d’un 1er de l’an. L’éblouissante coproduction de la Monnaie de Bruxelles et de l’Oper Graz n’a pas manqué son effet sur le public par son jeu sur le miroitement, le double, la métamorphose. L’histoire d’un être entre deux mondes est savamment agencée par une lecture à bascule, qui fait alterner le monde du jour et celui de la nuit, la terre et l’eau, le monde magique et la réalité, le pur et l’impur, la scène et la salle.

© Jean-Pierre Maurin
© Jean-Pierre Maurin
Le parti pris de la mise en scène est radical : au premier acte, la nymphe des lacs de Bohême se retrouve prostituée dans un décor urbain, la sorcière est une SDF poivrote et le maître des eaux un homme d’affaires visqueux en éternel conflit domestique (Károly Szemerédy, exemplaire). Il pleut, forcément, sur un plateau dominé par de hauts fronts d’immeubles, une bouche de métro style parisien, mais avec des injections américaines, telles le bar Lunatic style Edward Hopper et ses trois serveuses en petites robes colorées (les pétulantes fées, un régal) et de grands arbres desquels pendent des lianes comme en Caroline du Sud. Le vert est la couleur qui signale l’enracinement authentique dans l’œuvre source (c’est le cas de le dire) : vert anglais des loques de la Ježibaba, graffiti d’un monstre marin vert sur un rideau de magasin (on reconnaîtra en lui les poissons qui viendront danser dans la salle plus tard), couverture verte tendue d’un balcon. Quant à elle, Rusalka se cache sous un look aguicheur couleur crème métallisée et une perruque blonde.

Le burlesque entre vite en scène dès lors que le sérieux de la vie urbaine laisse la place à un demi-monde nocturne et déluré : aux sons des danses folkloriques, des poupées gonflables s’animent dans une vitrine de sex shop, le comptoir du bar sort dans la rue, ses tabourets jaillissent et s’enfoncent à nouveau dans la terre, la première intervention du chœur, excellente, propulse sur le plateau une horde de péripatéticiennes aux faux seins et aux énormes cuisses cellulitiques tout aussi factices.

© Jean-Pierre Maurin
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Le petit matin signe l’entrée dans l’eau, grâce aux splendides lumières de Wolfgang Göbbel et de Stefan Herheim : elles parcourent les façades en ondulant, créant l’impression d’un monde subaquatique, les lianes étant devenues des algues, les façades étant ornementées des petites bulles d’un lac à l’aube.

Nuit, à nouveau. L’héroïne, agenouillée sur une colonne Morris, chante son air à la lune, pas moins touchant que dans une scénographie plus classique. Cet élément du décor est l’un des premiers à mettre en abyme le spectacle même, lorsqu’il affiche Rusalka à l’Opéra de Lyon, avant de se transformer en bocal. Y apparaît alors une énorme queue de poisson sous le corps de la prostituée (l’éblouissante Camilla Nylund aux graves corsés et aux aigus limpides), complétant sa nature amphibie. La Ježibaba, Janina Baechle, est une Mary Poppins dévergondée avec sa bibine et son parapluie à la pointe magique ; son timbre chaud et puissant de mezzo sied à merveille à ce rôle, qu’elle incarne aussi bien scéniquement, grâce à son talent d’actrice.

Jour. Et le monde de la magie aquatique redevient anodine vie de quartier : la sorcière se métamorphose en fleuriste habillée de vert, le bar Lunatic en Solaris, le sex shop en magasin de mode nuptiale (et encore plus tard, en boucherie). L’humour de la mise en scène s’avère à nouveau lorsqu’apparaît la version citadine du chasseur : un hippie (Roman Hoza) qui met à l’air ses plants de cannabis en fumant son joint au balcon. L’état amoureux de Rusalka (désormais rousse et muette avec son entrée au monde humain) se comprend aisément quand on entend chanter Dmytro Popov. Sa voix suave de ténor est sans faille et envoûtante par son timbre et par sa technique.

Dans ce deuxième acte, une nouvelle transformation, la scène de bal tend son miroir à la salle et fait tomber le quatrième mur : le couple princier (au souverain se joint Annalena Person, en Princesse étrangère avec beaucoup de caractère), comme les rutilantes trompettes, a investi les loges de la salle, bordées d’armoiries au lion de Bohême, mais sur un fond bleu aquatique inhabituel. Cependant, la réflexivité du spectacle gagne encore en intensité lorsque les miroirs, qui tapissaient jusque-là le fond de scène, se rapprochent pour retourner sa propre image au public. Puis, le plateau devient cabinet de glaces dans lequel se joue le huis clos fatal.

© Jean-Pierre Maurin
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L’orgie des ondines et de la cour a fait finalement de Rusalka une Rocky Horror Picture Show qu’avaient déjà annoncée quelques scènes et les couleurs très contrastées de certains tableaux. Le Gothic American (la rosace de l’Église se colore de teintes diaboliques, ses pans de murs sortent) et d’autres aspects du réalisme américain ne sont pas très loin dans cette mise en scène toujours incisive et satirique. Dans les fenêtres du premier balcon se joue un trash porno dont le public sur scène et en salle, impuissant, constate les dégâts – une allusion au thriller Témoin muet fort possible dans ce contexte de la mutité féminine.

On le voit : la dramaturgie de Wolfgang Willaschek associée à la puissante mise en scène, les costumes de Gesine Völlm, la vidéo de Fettfilm Berlin, les décors de Heike Scheele ont fait de cette Rusalka une œuvre scénique absolument convaincante pour qui sait en lire les références culturelles. La fine direction de Konstantin Chudovsky a conféré à l’ensemble une qualité adéquate sur le plan musical. Les chœurs de l’Opéra de Lyon, irréprochables dans leur justesse comme dans leur diction du tchèque, sont une nouvelle fois d’une éblouissante qualité, la distribution des solistes est parfaite, homogène et solide, et l’orchestre suit la baguette avec souplesse pour donner à l’œuvre de Dvořák toute sa riche palette, du lyrisme le plus subtil à la danse la plus endiablée. Évidemment : la star de tous les pupitres, ce soir, c’est la harpe aquatique de Sophie Bellanger.

In fine, c’est le désir qui est questionné, masculin comme féminin, le statut de la femme, la psychologie des êtres complexes, dans une mise en scène qui ne l’est pas moins dans ses chatoiements. Le monde diurne, normal et très moyennement respectable, finit par se réinstaller sur le plateau. Le fantastique ? Ni vu, ni connu. Mais gare à celui qui croirait les apparences simples.