Après avoir été présenté pour la première fois au Théâtre de Chaillot en 2012, Mirror and Music, composé en 2009 par le chorégraphe japonais Saburo Teshigawara , est de retour au Théâtre des Champs-Elysées. Un titre énigmatique pour une œuvre complexe, où le chorégraphe, en portant l’attention sur la surface matérielle des choses, nous invite à regarder de l’autre côté du miroir, au-delà de l’apparence sensible.

Saburo Teshigawara © 2013 KARAS
Saburo Teshigawara
© 2013 KARAS
Danseur, chorégraphe et artiste plastique, Saburo Teshigawara fonde la compagnie KARAS en 1985 à Tokyo. Son langage chorégraphique, d’une formidable acuité, est un livre ouvert sur l’âme humaine, dont le mouvement est l’émanation d’une intimité secrète semblant provenir des entrailles même des danseurs. Ses œuvres, dansées par KARAS ou par des compagnies telles que le Ballet de Francfort, le NDT, ou plus récemment l’Opéra de Paris, cherchent à saisir cet intelligible et à matérialiser la substance invisible. Mirror and Music (2009) est ainsi une réflexion sur ce que révèle le miroir, une tension entre le visible et l’invisible. Darkness is Hiding Black Horses (2013), dans la même logique, nous invitait à imaginer les possibles au-delà du perceptible. Par cette abstraction, Teshigawara touche à l’essence de l’être.

Dans Mirror and Music, il n’y a pas de miroir. Il faut donc chercher ailleurs cette idée de surface et de reflet. Celle-ci s’exprime dans un jeu de lumière. Dans une scène plongée dans le noir, des danseurs apparaissent et disparaissent, surgissant sous l’éclairage et se retirant dans l’ombre. Le miroir est cette surface lumineuse, cette apparition dans le sensible, où l’intangible fait irruption dans le visible. Des silhouettes encapuchonnées avancent leurs visages sous un projecteur qui les éclaire violemment, des corps se détachent de l’obscurité pour danser, un gyrophare braque une lumière intermittente sur la scène, faisant apparaître et disparaître des figures incertaines. Enfin, dans la scène finale, des corps las avancent dans la lumière, reculent, et tombent les uns après les autres pour s’éteindre dans l’ombre.  

Rihoko Sato © 2013 KARAS
Rihoko Sato
© 2013 KARAS
Contempler le reflet des choses, jeter un regard sur l’intériorité de l’artiste, l’intention de Teshigawara reste néanmoins pleine de mystères. Cette expression corporelle de l’âme, qui se développe en scène, est une extériorisation d’une intimité souffrante, béante. La musique, de la même façon, est assez dérangeante, alternant un classicisme délicat et des bruitages extrêmement agressifs. Teshigawara veut-il révéler un mal-être humain, comme le laisse penser le tableau emblématique de Mirror and Music, où des corps épars sur des tapis sont cruellement exposés à la lumière, comme des échantillons sur des lames de verre ?

Assez sombres et en partie impénétrables, les créations de Saburo Teshigawara sont aussi perturbantes qu’intenses émotionnellement. Conçue comme une œuvre totale, Mirror and Music a été entièrement créée par Teshigawara, tant dans sa chorégraphie, que dans sa scénographie, son éclairage et son montage sonore. Et Mirror and Music est une réelle réussite scénique. C’est également l’occasion d’admirer Teshigawara lui-même en scène, ainsi que Rihoko Sato, danseuse emblématique de la compagnie KARAS, dont la technique contemporaine est sans pareil. 

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