La ville de Pesaro est, pour les amateurs de Rossini, un lieu de pèlerinage incontournable. Ville natale du compositeur, elle est célèbre pour son festival d’été mettant en avant les œuvres de l’enfant du pays.

L'opéra <i>Semiramide</i> de Rossini à l'Opéra de Marseille, dirigé par Giuliano Carella (centre) © Christian Dresse
L'opéra Semiramide de Rossini à l'Opéra de Marseille, dirigé par Giuliano Carella (centre)
© Christian Dresse

Pourtant, Pesaro vient de se faire ravir son titre de capitale du « Bel Canto rossinien » par une autre rivale de taille. Le temps de quatre représentations de Semiramide, c’est en effet Marseille qui jubile au son des vocalises rossiniennes.

C’est pourtant peu dire que l’œuvre est difficile à monter. Semiramide cumule les obstacles de taille : livret invraisemblable, 4h de musique et des rôles solistes d’une extrême complexité technique. Il n’en reste pas moins que si l’histoire est peu prenante, la musique quant à elle, subjugue par sa beauté. Le choix de présenter l’œuvre en version de concert est alors plus que validé. Cet après-midi, tous les éléments étaient réunis pour faire de ce spectacle un grand moment. La direction de l’Opéra de Marseille a réussi son pari.

Du côté des voix, c’est l’exceptionnelle homogénéité du plateau vocal qui laisse pantois.

Jessica Pratt (Sémiramis) © Christian Dresse
Jessica Pratt (Sémiramis)
© Christian Dresse
Jessica Pratt, interviewée par Bachtrack au mois d'avril dernier, a toutes les qualités requises pour la prise du rôle de Sémiramis. Majesté, noblesse de la ligne de chant et sentimentalisme justement retenu. Surtout, elle apparaît souveraine des innombrables difficultés techniques de la partition. Le souffle est tenu, les vocalises justement précises, la tessiture du rôle est maîtrisée, à l’image des nuances utilisées avec goût. Son célèbre air « Bel raggio lusinghier » au premier acte, est un exemple de musicalité. Sans jamais vouloir tomber dans la démonstration ou dans l’éternel suraigu, elle use à merveille d’un art de la nuance et d’une intelligence musicale sublime. Superbe prise de rôle.

Sa consœur Varduhi Abrahamyan qui interprète le rôle d’Arsace, bénéficie d’un timbre d’une beauté incroyable. La voix est chaude, ronde et délicieusement grave. Là aussi, la technicienne laisse sans voix. La vocalise est virtuose, le souffle jamais ne manque et la projection superbe. Les nuances et le sens de la musicalité constant viennent compléter à merveille cette interprétation de haut vol. Ses deux airs solos sont sublimes et remportent l’adhésion des spectateurs qui ovationnent à juste titre l’artiste.

Notons également que l’adéquation vocale entre les deux jeunes femmes est parfaite au point de faire du duo entre la mère et le fils à l’acte deux, l’un des nombreux points d’orgue de la représentation. Les voix se mêlent à merveille dans une sensualité exquise.

Mirco Palazzi qui chante le rôle d’Assur a été formé à Pesaro, justement, au conservatoire Rossini. Une grande responsabilité pesait donc sur ses épaules. C’est peu dire qu’il a non seulement subjugué mais qu’il a aussi rendu un superbe hommage à ses formateurs. Le timbre est ici magnifique. Très grave et profond c’est un véritable baryton-basse qui nous est donné à entendre. Baryton en ce que les aigus sont nets et justes et basse en ce que les graves sont d’une noirceur abyssale et d’une grande justesse. Ici encore la technique est souveraine. Les qualités sont nombreuses tant dans la maîtrise du souffle que de la virtuosité de chant. Son interprétation culmine à l’acte deux au cours de sa scène et de son air. Le mouvement lent « Deh ! ti ferma ti placa perdona » est rempli d’émotion tout en culminant sur un « pietà » d’une sublime noirceur. La cabalette qui suit « Que’ numi furenti » est terrifiante et d’une fougue absolue. Encore une fois, le public ovationne à juste titre l’artiste.

Oroe chanté par Patrick Bolleire est également sublime. Il use d’une puissance incroyable donnant à entendre un grand prêtre justement autoritaire et terrifiant. Interprétant également le fantôme de Nino, il glace par sa noirceur et sa puissance souveraine.

David Alegret est un Idreno convaincant même si le timbre quelque peu « nasillard » ne séduit pas vraiment. Quelques respirations coupent également la ligne de chant et certains aigus sont périlleusement lancés. Mais il séduit par une belle musicalité et un usage intéressant des nuances.

Samy Camps (Mitrane) et Jennifer Michel (Azema) complètent à merveille cette distribution malgré la modestie de leurs rôles respectifs.

L’orchestre de l’Opéra de Marseille magistralement préparé par Giuliano Carella fait merveille. L’ouverture est très soignée particulièrement chez les cuivres et les bois pourtant souvent à nu. L’ensemble est très rythmé et sonne triomphant. Enfin les chœurs maison sont également très convaincants dans leurs nombreuses sollicitations.

En définitive, du grand Rossini servi par des interprètes de grand talent et d’une cohésion absolue. Le « bel canto », répertoire redoutable, a donc été dompté. Et c’est à Marseille que l’école du « beau chant » n’a jamais aussi bien porté son nom.