C’est à une belle soirée que le Grand Théâtre de Genève nous conviait ce mardi soir : rien de moins que le baryton londonien Simon Keenlyside, dont la carrière internationale l’a porté à chanter les plus grands rôles sur les planches des plus grandes scènes du chant lyrique. Non seulement les plus grandes scènes, mais accompagné par les plus grands chefs, de Riccardo Muti à Claudio Abbado, ainsi qu’avec les plus grandes phalanges telles que les philharmonies de Vienne et Berlin. Pour l’accompagner dans ce récital, rien de moins que l’écossais Malcolm Martineau, partenaire de Janet Baker, Felicity Lott, Karita Mattila, Ann Murray, Anna Netrebko, Anne Sofie von Otter, Bryn Terfel… Autant le dire : la barre était haute !

Simon Keenlyside © Uwe Arens
Simon Keenlyside
© Uwe Arens

Arrivé sur scène d’un pas ferme, le chanteur dont on sent l’énergie et la virilité au premier regard, frappe par un rapport très simple avec le public. Le bras gauche en écharpe dans une attelle «high tech » qui lui donne une allure de Robocop, il explique au public qu’il subit une attaque d’un vilain virus de rhume qui l’indispose, tout comme ce bras, et qu’il s’en excuse par avance : les quelques difficultés techniques ne manqueront pas de survenir ainsi que la gène induite par la maladie et la peur des « chats » qui chez le chanteur surviennent sans crier gare, mettant l’artiste dans une insécurité absolument préjudiciable.  

Du beau balancement de « Alinde », on se rend compte très vite que le baryton se révèlera plus viril et héroïque qu’en demi-teinte, peut-être afin d’assurer ses notes et éviter les craquements et autres défaillances phonatoires… D’une belle voix, on ressent la projection royale, un texte exposé magnifiquement, un médium riche et une très belle puissance. On sent l’acteur et le besoin de scène : d’un pas résolu, il va, il vient, se tourne vers le public, vers le pianiste, dans un tourbillon d’énergie incroyable.

En délicatesse, ses aigus semblent l’inquiéter et donc il les assure avec soit un brin d’énergie, soit, avec ce qu’il faut de risque maîtrisé, pour oser certains pianissimos. Son « An den Mond in einer Herbstnacht » aura offert une voix saine qui porte le texte avec bonheur, son accompagnateur, Malcolm Martineau, offrant mille et une nuances, tout entier concentré à suivre le chanteur dans la moindre de ses inflexions, modulant avec art son piano d’une large palette de couleurs. Son « Herbstlied » révèle un médium riche et irradiant de chaleur cette belle mélodie, « Bei dir allein » réveille les talents opératiques du chanteur et de son accompagnateur qui suscite mille et une vagues à ce lied, la passion de l’un relayant le romantisme de l’autre : un bonheur !

« Der Jünglind und der Tod » offre une entrée toute en demi-teinte d’un piano d’un romantisme parfait. Le chanteur développant ces longues phrases avec la juste douleur, rehaussée par un piano aux aguets. Les phrases du jeune homme sont poignantes et l’introduction pianistique de la Mort d’une noirceur crépusculaire ; la dernière phrase, d’une densité incroyable, s’évanouissant sur un piano d’un autre monde.

« Die Sterne » fait entendre les brillances de la voix du chanteur, le son sain, le texte admirablement exposé. Son « Der Wanderer an der Mond » est beau, porté par un piano aux couleurs sombres et « l’Abschied » un bonheur d’adieu à ce récital où tout coule dans un discours abouti, et où même les chats et raclements du chanteur sont intégrés dans les phrases d’une manière à ne quasiment pas les sentir : si ce n’est pas du professionnalisme cela ! Le timbre est somptueux, l’énergie débordante, donnant l’impression que sa place est plus sur une scène d’opéra que dans l’exercice du récital, mais néanmoins ces deux artistes auront apporté à Schubert de belles couleurs variées, ne sombrant pas dans une vaine recherche esthétique, ni dans des phrasés alambiqués : ce récital fut un monument de vraie musicalité et de générosité. Les germanophones auront certainement apprécié que les textes de Goethe ou Schiller, pour ne citer qu’eux, furent offerts avec tant de justesse qu’on ne peut que s’incliner devant un tel sens musical ourlant les phrases de si belles inflexions.  

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