Wim Vandekeybus présente sa dernière création Speak low if you speak love (2015) au Festival 100% au Parc de la Villette. Le chorégraphe belge s’associe au musicien et compositeur Mauro Pawlowski et à la chanteuse de jazz sud-africaine Tutu Poane pour concevoir un spectacle où les performances chorégraphique et musicale se rencontrent sur scène dans des tableaux aussi mystérieux que fracassants. 

Le démarrage cru de Speak low if you speak love nous précipite dans un déchaînement de violence physique et psychique. Les danseurs, visages voilés et à demi-nus, s’élancent dans des ébats sexuellement très suggestifs et d’une grande brutalité, accompagnés par le chant aérien de Tutu Poane. Les corps souffrent, s’entrechoquent, se rompent, s’achoppent les uns sur les autres, comme aimantés par une force instinctive, impérative.

© Danny Willems
© Danny Willems
Mais rapidement, cette gravité initiale s’estompe pour changer de registre et laisser place à une succession de tableaux plus malicieux, plus fantasques. Vêtus de robes-chemisiers rouges, les danseurs se lancent dans une danse endiablée, marquée par de formidables séries de bonds et un génial passage de claquettes. Par la suite, un danseur, rendu fou par une voix murmurant dans sa tête, s’attaque à toute âme qui vive autour de lui, avant de se rendre compte que son destrier – incarné avec beaucoup d’humour par une danseuse – est à l’origine de ce son insidieux. La violence et un certain instinct morbide ne restent cependant jamais loin, avec une alternance de moments d’agressivité inouïs, notamment envers le corps féminin, et des espiègleries plus enfantines quoique toujours malveillantes. Une jeune danseuse s’amuse à se dénuder devant un homme embarrassé, faisant tomber sa culotte à répétition et souriant de sa pudeur. Comme témoins de cette errance psychologique, les trois musiciens sur scène, dont Mauro Pawlowski, ainsi que la chanteuse Tutu Poane assistent et participent à la mise en scène. Poane interpelle d’ailleurs par instants les danseurs, et les rappelle à l’ordre avec humour. 

La chorégraphie foisonnante de Speak low if you love, aux multiples niveaux de lecture possibles, évoque cet inconscient irrésistible et mystérieux que sous-tend l’amour. La première scène, montrant les visages voilés des danseurs, indique d’emblée le débranchement de la raison consciente et le passage à un niveau subconscient. Wim Vandekeybus exprime ainsi les pulsions morbides du corps, leurs tropismes sexuels, leur sournoise spontanéité, leur irrépressible volonté d’instantanéité qui conduisent à la confrontation aux autres, tant dans le rire que dans la souffrance. Cette réflexion sur le sentiment amoureux s’inscrit donc dans la continuité des précédents travaux du chorégraphe, dont les études en psychologie ont inspiré des compositions saisissantes, révélatrices d’un « univers mental sous pression de l’irrationnel » (Rosita Boisseau). La structure même des œuvres de Vandekeybus, qui se déroule avec la fluidité d’un fil d’idées, rappelle les divagations qu’éveille l’inconscient.

© Danny Willems
© Danny Willems
Speak low if you love est enfin magnifiquement portée par les danseurs de la compagnie Ultima Vez, aux savoirs-faires extraordinairement variés et à l’énergie proprement ahurissante. Tous jaillissent dans des sauts d’une étonnante élévation et se montrent capables de danser avec beaucoup de finesse, de faire des claquettes, de la batterie, et même de tirer à l’arc. On retiendra plus particulièrement la technique gracieuse de Jamil Attar, véritable révélation, ainsi que la puissante interprétation de Livia Balazova. 

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