La Cité de la Musique organise en ce début du mois d’octobre un premier cycle « Guerre et Paix », six concerts réunissant autour de cette vaste thématique des œuvres depuis Josquin Desprez jusqu’à Francesco Filidei. Mercredi 8 octobre à 20h avait lieu la soirée inaugurale du cycle : Michel Tabachnik dirigeait l'Orchestre Philharmonique de Bruxelles, dont il est le directeur musical, dans un programme éclectique où Beethoven et Schumann côtoyaient Schönberg et une création du chef lui-même. Cet assortiment prometteur n’a pas bénéficié d’une interprétation aussi exceptionnelle qu’on l’aurait souhaité, bien que les pièces les plus récentes aient été restituées dans toute leur fascinante complexité.

Michel Tabachnik © Jean-Baptiste Millot
Michel Tabachnik
© Jean-Baptiste Millot

C’est d’abord l’ouverture Leonore III (1806), ébauche d’un grand projet qui deviendra l’unique opéra de Beethoven, Fidelio, que Michel Tabachnik fait jouer à son orchestre, en prélude à la création de sa propre partition. Malheureusement, on sent qu’il s’agit là d’un échauffement, et non d’une véritable performance. Outre le jeu parfois imprécis des bois, l’orchestre peine à s’impliquer dans la musique beethovénienne pourtant si intense, et façonne des masses sonores certes homogènes et audibles, mais complètement ternes. La direction ample, ferme, presque autoritaire de Michel Tabachnik sculpte le propos au point de le déstructurer ; il manque une ligne directrice, un souffle impétueux – le souffle de la liberté prônée par l’œuvre, une exaltation qui devrait être naturelle et ne se manifeste pas dans une seule note. Il est surprenant que les contrastes réussis de nuances empêchent en réalité la dynamique dramatique de se dérouler, les forte étant quasiment agressifs, les piano beaucoup trop plats voire ennuyeux.

Pause salvatrice, le changement de plateau permet d'orienter le cap de sa concentration vers le moment le plus attendu du concert : la création mondiale de Michel Tabachnik, Le Livre de Job. Sorte de cantate d’une durée ne dépassant pas une demi-heure, l’œuvre requiert des chanteurs sonorisés en plus de l’orchestre : l’excellent baryton Marc Mauillon tient le rôle-titre, accompagné par Elise Chauvin (soprano), Patrick Kabongo (ténor), Tomislav Lavoie (basse) et le chœur Les Cris de Paris. Le compositeur parle de sa création en ces termes : « Le Livre de Job est un texte marquant, symbole du combat intérieur (…) contre le destin, l’irrationnel, l’incompris et le mal ». Il explique que « la musique est à l’image des versets : lancinante, grave ». En effet, la musique de Michel Tabachnik procure un sentiment d’angoisse très réussi, qui croît et décroît selon les passages du texte. La partition impose la crainte du sacré grâce à plusieurs effets intelligemment articulés et formant une narration tout à fait cohérente, peut-être même captivante : l’utilisation « d’antiques modes et d’anciens mélismes » (retour d’un même thème lancinant et entêtant), le martèlement de « coups sombres de grosse caisse » (pulsation marquant une fatalité terrifiante), les vibrations stridentes provoquées par l’entremêlement des voix féminines dispersées dans les aigus (ce qui déclenche une écoute obsessionnelle, apparentant ces voix à celles de sirènes maléfiques)… À plusieurs moments, on entrevoit l’influence de Stravinsky, Britten, George Benjamin aussi. Cela ne fait aucun doute, Le Livre de Job est le fruit d’un travail approfondi, digne d’intérêt, quelle que soit l’appréciation personnelle qu’on puisse émettre sur le style de composition ou le choix du sujet.

Les chanteurs produisent une interprétation en tout point remarquable : l’articulation de chacun est absolument superbe, les différences d’atmosphères et de tons sont soigneusement restituées, l’effort que les artistes fournissent, manifestement pour respecter une rythmique difficile, lui permet de ressortir avec une grande précision (le chant reproduit le débit de la parole, variable selon les émotions qui sont exprimées). Comme on pouvait le deviner, le chef dirige sa partition avec beaucoup plus de passion que l’ouverture de Beethoven. Même s’il est visible que certains instrumentistes ont un peu de mal à ressentir la dynamique générale, Michel Tabachnik, concentré mais naturellement convaincant, parvient à entraîner les interprètes à sa suite, en leur communiquant sa vision du propos musical, ce qui assure à la cantate un déroulement non seulement parfaitement en place, mais aussi vécu de l’intérieur par les musiciens.

Après l’entracte, retour à une œuvre du répertoire classique : le Concerto pour piano de Schumann (1845), joué par Ivo Pogorelich. Lorsqu’il arrive sur scène, le pianiste semble assez tendu. Ce n’est pas qu’une impression visuelle : la fluidité avec laquelle il égrène les arabesques du premier mouvement, déployant de douces vagues successives, disparaît purement et simplement dans les moments de virtuosité. Le son souple de l’orchestre, bien plus chaleureux qu’au début de la soirée, l’accompagne avec un lyrisme qui se fait de plus en plus enthousiaste au fur et à mesure que le concerto avance. Pogorelich gagne lui aussi en aisance, en expressivité, en profondeur… jusqu’aux dernières mesures du troisième mouvement, où aucun accord n’est plaqué avec les bonnes notes. Cette fin déconcertante est sans doute due à un certain mal-être physique du soliste, qui s’évente avec sa partition en quittant la scène. 

À la suite de cet incident, l’ambiance est un peu refroidie ; plusieurs personnes décident de partir… C’est pourtant l’œuvre la plus percutante de la soirée qui est alors présentée. A Survivor from Warsaw (« Un survivant de Varsovie ») fige le public sur place en seulement neuf petites minutes. Sur un ton impressionnant d’authenticité, le récitant, Lionel Peintre, déclame en anglais et en allemand (pour le discours nazi) un texte au sujet du ghetto, sur fond orchestral menaçant ; à la fin de sa déclamation, il est relayé par le Chœur de l’Armée française qui entonne avec ferveur une prière en hébreu. Il est difficile de décrire la stupéfaction, l’effroi foudroyant que l’on ressent face à ce témoignage sur la Shoah d’une puissance annihilante. En une phrase, Schönberg exprime l’horreur avec une atroce justesse. De quoi être assez bouleversé pour oublier l’énervement futile déclenché juste avant par une ou deux fausses notes.