Pour cette nouvelle production de l’œuvre-phare de Wagner, qui fait l'événement de la vie culturelle strasbourgeoise, l'Opéra National du Rhin, sous l'impulsion de son metteur en scène invité Antony McDonald, a pris le parti de rendre plus « accessible » un texte musical éminemment symboliste, voire philosophique. Il est apparu nécessaire pour cela de relativiser sa charge conceptuelle et de revenir à une représentation plus concrète, donc plus humaine, de la longue conversation intime vécue par les deux protagonistes. Ce parti pris de simplicité allait se retrouver dans les décors, moins abstraits que de coutume, ainsi que dans le choix d'une scénographie plus réduite où l'action, déjà très dépouillée dans le livret wagnérien, devait pouvoir se suffire à elle-même.

Acte 3 © Alain Kaiser / Opéra National du Rhin
Acte 3
© Alain Kaiser / Opéra National du Rhin

Axel Kober dirige l'Orchestre Philharmonique de Strasbourg (OPS), ayant déjà fait ses armes au Festival de Bayreuth dans une version de Tannhaüser en 2014, tandis que les rôles-titres sont tenus par Ian Storey et Mélanie Diener, tous deux wagnériens expérimentés. Alors que retentissent les premières notes du Prélude, accompagnées en duo par les volutes malheureuses d'une sonnerie de portable, très concrète pour le coup, tout le monde se prépare avec envie et curiosité à ce long voyage musical de près de quatre heures.

Le décor du premier acte surprend par son apparence moderne. En lieu et et place du traditionnel voilier chargé de conduire Isolde vers la Cornouailles où elle doit être mariée au roi Marke, l'oncle de Tristan, nous nous retrouvons embarqués sur le pont d'un cargo métallique aux teintes gris-vertes, très avancé sur la scène. Deux étages superposés reliés par un escalier diagonal permettent de séparer clairement les deux clans en présence : celui des hommes en haut, représenté par Tristan et son fidèle Kurwenal, qui tient la barre du navire et donc le destin d'Isolde dans ses mains, et celui des femmes en bas, représenté par Isolde et sa suivante Brangäne, dont le rôle diplomatique va permettre le rapprochement des futurs amants. Même si la passerelle du cargo ainsi que l'escalier métallique encouragent la circularité du déplacement des personnages, le décor accuse une certaine lourdeur, peut-être due à l'absence de perspective sur la mer, le lointain. De fait les chanteurs semblent embarrassés dans leurs mouvements : Mélanie Diener, pourtant très en voix dès ce premier acte, et qui campe une Isolde étonnamment masculine avec son long manteau de marin, paraît un peu rigide. Quant à Ian Storey, qui visiblement se réserve pour les quatre heures à venir, son Tristan manque encore de fraîcheur et de naturel. Il est d'ailleurs assez frappant de constater que les rôles dits « secondaires » de Brangäne et de Kurwenal, interprétés par Michelle Breedt et Raimund Nolte, ressortent de ce premier acte de manière plus convaincante.

Acte 2 : Ian Storey (Tristan) et Melanie Diener (Isolde) © Alain Kaiser / Opéra National du Rhin
Acte 2 : Ian Storey (Tristan) et Melanie Diener (Isolde)
© Alain Kaiser / Opéra National du Rhin
Dans le duo amoureux du deuxième acte, qui est à vrai dire l'un des plus longs et des plus exacerbés de l'art lyrique occidental, les deux protagonistes parviennent à nous faire pleinement savourer la maturité de leurs voix respectives. Mais une fois de plus, le décor ne joue pas en leur faveur : le premier mur coulissant, prenant les trois quarts de l'espace scénique, enferme les chanteurs dans une avant-scène beaucoup trop réduite, tandis que la chambre à coucher qui se trouve derrière est tapissée de motifs assez tristes, mal adaptés à une scène de passion romantique. Quant à la lumière, bien que son utilisation par infimes variations d'intensité et de couleur soit la plupart du temps intelligente, il lui arrive d'être assez mal ajustée voire carrément inappropriée : par exemple lorsque Tristan apparaît en costume vert de garde-chasse dans la chambre à coucher éclairée de lumière verte également.

Le troisième acte en revanche est de toute beauté. Les cordes de l'OPS commencent par assombrir le climat avec des ronflements de basses puissamment dramatiques, suivis par l'élévation lente des violons dans l'aigu. Tristant est mourant, allongé sur son grabat de fortune, dans un lieu ouvert sur la mer qui pourrait être celui de son enfance. Puis un long solo de cor anglais, à la fois mystérieux et plaintif, se fait entendre depuis les coulisses. Au gré des à-coups de son dernier délire avant la mort, la voix de Ian Storey se fait de plus en plus tremblotante, de plus en plus fiévreuse. Le tableau est rendu d'autant plus touchant que la lumière devient crépusculaire, conférant ainsi aux dernières scènes une aura poétique bienvenue, que la Liebestod finale de Mélanie Diener sublimera encore davantage.

Au final l'impression que nous aura fait cette nouvelle production de Tristan et Isolde est plutôt mitigée : bien que brillamment servie par la vivacité de Axel Kober à la tête de l'OPS, et en dépit d'un troisième acte exceptionnel de la part des deux protagonistes, l’œuvre de Wagner pâtit d'une représentation dont l'originalité modernisante, s'opposant ouvertement à une lecture trop abstraite du livret, manque parfois cruellement de poésie.

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