La saison lyrique du Théâtre du Capitole s’achevait avec le dernier des opéras de Puccini : Turandot, œuvre inachevée, terminée par son compatriote Franco Alfano. Drame noir, ayant pour toile de fond une princesse emprunte de cynisme, ne croyant pas en l’Amour et faisant exécuter tous ses prétendants. La production rassemblait bon nombre de figures nouvelles pour les planches toulousaines. Elle réunissait une dernière fois Orchestre, Chœur et Maîtrise du Capitole pour cette œuvre d’un seul tenant, sous la baguette du chef suédois Stefan Solyom.

Gregory Bonfatti (Pang), Paul Kaufmann (Pong), Gezim Myshketa (Ping) © Patrice Nin
Gregory Bonfatti (Pang), Paul Kaufmann (Pong), Gezim Myshketa (Ping)
© Patrice Nin

D’un bout à l’autre de la pièce, Calixto Bieito (mise en scène), Lutz Schwarz (collaboratrice mise en scène) et Rebecca Ringst (décors) faisait le choix d’un seul et même décor extrêmement épuré et non modulable, fait de cartons entassés et de projections vidéo en arrière-plan (Sarah Derendinger). Le public semble peu convaincu par l’ambiance. On se sent en revanche totalement transportés dans une Chine très moderne et industrielle, avec des choristes tous vêtus de la tenue bleue et du débardeur blanc de l’ouvrier ordonné, grâce aux costumes d’Ingo Krugler. Le tout reste tout de même très statique et pauvre.

Alfred Kim (Calaf) © Patrice Nin
Alfred Kim (Calaf)
© Patrice Nin

On cherche du regard la voix narratrice et épisodique du Mandarin (Dong-Hwan Lee) qui apparait au milieu des cartons suspendus au-dessus du vide. Solyom soutient l’ouverture magistrale en demandant le plus puissant fortissimo à son orchestre sur les tutti, disparaissant aussitôt pour les parties chantées. Les retrouvailles du Prince inconnu / Calaf (Alfred Kim), de son père Timur (In Sung Sim) de son esclave Liù (Eri Nakamura) secrètement amoureuse du prince nous plongent au cœur de l'action tragique. Lorsque ce dernier lui demande pourquoi elle est restée auprès de son père, Liù lui répond d’une magnifique tenue vibrante et dosée « Perché un dì… nella reggia, mi hai sorriso », annonçant une prestation particulièrement poignante de la chanteuse. Les chœurs et la maîtrise ponctuent tout le long de l’opéra par des thèmes épiques pentatoniques remarquablement bien soutenus par l’orchestre sans que l’un prenne le pas sur l’autre.

Le trio de notables exécutant les ordres royaux Ping (Gezim Myshketa), Pong (Paul Kaufmann), Pang (Gregory Bonfatti), illustrent à merveille le caractère docile des sous-fifres, eux-mêmes peu convaincus du bien-fondé des lois de Turandot, rêvant d’ailleurs au milieu d’une forêt de lanternes rouges mais profitant de leur position pour maltraiter le peuple et exposer leurs appétits libidineux. La place du corps, vieux, malade, saignant est assez brute et parlante dans la mise en scène.

Turandot (Elisabete Matos) © Patrice Nin
Turandot (Elisabete Matos)
© Patrice Nin

Turandot (Elisabete Matos) apparaît enfin, suffisante mais aussi effrayante (notamment lorsqu’elle démembre un bébé morceaux par morceaux), avec une voix de soprano des plus remarquables, ample et forte. Calaf, pourtant mis en garde par l’Empereur (Luca Lombardo), lui rend la pareille dans ses airs de bravoure, remplissant sans effort toute la salle et faisant vibrer tout le public. Mais la partie la plus remarquablement exécutée reste de loin celle de Liù qui se dirige vers son suicide altruiste, alternant force et douceur en un clin d’œil, accompagnée tour à tour par des solistes à cordes ou par tout l’orchestre.

Un premier tombé de rideau marque l’hommage au compositeur instauré en 1926 lors de la première par Arturo Toscanini (“C’est ici que Giacomo Puccini a interrompu son travail.”), juste après la mort de Liù. Celui-ci se réouvre rapidement pour la dernière scène dans sa version composée par Alfano et traditionnellement exécutée. Finalement, dans une aube aveuglante (le jeu de lumière d’Olaf Lundt et Olivier Oudiou est réussi) Calaf converti Turandot aux sentiments et lui révèle son nom qu’elle interprète comme étant « l’Amour ». Si la mise en scène laisse le public sur sa faim, le plateau l’enthousiasme pour presque tous les rôles, avec une ovation toute particulière et bien méritée pour Eri Nakamura.