Après Torobaka (2014), duo retentissant aux côtés du danseur flamenco Israel Galvan, le chorégraphe anglais d’origine bangladaise Akram Khan revient à Paris avec Until the Lions inspiré d’un extrait du Mahabharata. Cette nouvelle création marie de nouveau la danse contemporaine au kathak, danse traditionnelle du nord de l’Inde, dans une narration extraordinairement exaltante.

Ching Ying Chien and Akram Khan in <i>Until the Lions</i> © Jean Louis Fernandez
Ching Ying Chien and Akram Khan in Until the Lions
© Jean Louis Fernandez

Until the Lions relate l’épopée d’Amba, princesse promise à Shalva et enlevée par le guerrier Bheeshma lors de la cérémonie où elle doit choisir son époux. Découvrant l’amour d’Amba, qu’il destinait à son frère, Bheeshma la libère. Shalva, humilié, refuse d’accueillir Amba et la répudie. Amba retourne alors à Bheeshma, le conjurant de l’épouser, mais le guerrier a fait vœu de célibat. Folle de rage et de solitude, Amba s’engage dans une ascèse opiniâtre et mûrit des desseins vengeurs envers Bheeshma. Shiva apparaît alors à Amba et lui promet de la venger de Bheeshma dans une prochaine vie. Amba s’immole et renaît sous les traits de Shikhandi, princesse à l’aspect d’un guerrier, qui transpercera finalement Bheeshma d’une flèche. Akram Khan s’appuie sur le texte moderne de Karthika Naïr « Until the lions : échos du Mahabharata », qui réinvestit cette fresque mythologique d’une dimension plus psychologique et plus féministe. Le chorégraphe en tire une exégèse poignante, illustrant avec énergie la dualité du personnage Amba/Shikhandi, interprété par deux danseuses, pour mieux symboliser le destin déchirant de la femme d’une part et le courroux insatiable du guerrier de l’autre.

Véritable explosion scénique, la puissance d’Until the Lions repose sur la globalité de la démarche artistique d’Akram Khan. Le public est en immersion dans un spectacle complet, enveloppant, où la chorégraphie, la musique jouée et chantée sur scène par quatre musiciens et la scénographie participent pleinement à la force dramatique de ce conte dansant. Le public et les musiciens gravitent autour d’un plateau circulaire en forme de souche géante, qui s’ébranle et se fracture à certains moments, et au centre duquel l’attention se porte sur les trois interprètes. Sur le pourtour de la scène, la tête bleue de Shiva, plantée sur un épieu, flotte. Des percussions, des murmures, des cris et des chants nourrissent d’intensité une danse fougueuse qui jamais ne cesse, telle la rage inextinguible d’Amba. La chorégraphie, qui narre un affrontement épique, est profondément martiale et inclut des combats dynamiques avec des bâtons de bois. Akram Khan effectue un travail particulièrement intéressant sur la chorégraphie, élaborant des mouvements, des postures et des contorsions qui évoquent brillamment la ronde-bosse et les bas-reliefs hindous. Chorégraphe et danseur, Akram Khan interprète le guerrier Bheeshma, altier et puissant, et se lance dans un passage de danse kathak dans un sens aigu de la rythmique et une belle virtuosité. A ses côtés, deux danseuses de l’Akram Khan Company, Ching-Ying Chien (Amba) et Christine Joy Ritter (Shikhandi) incarnent avec génie ce panthéon hindou galvanisé et un art de la performance absolument remarquable.