Depuis sa création en 1874 spectateurs et musicologues s’interrogent sur la nature du Requiem de Verdi : Œuvre sacrée ou profane ? Opéra dramatique ou messe des morts ? S’il est permis de s’interroger à ce sujet compte tenu du grand lyrisme de la partition et de sa grande dimension opératique, le livret devrait permettre de mettre tout le monde d’accord. Car Verdi a bien repris la liturgie catholique romaine en décomposant sa messe en sept parties. Que l’on soit catholique, d’une autre confession ou même non croyant, cette musique marque par son caractère solennel et, qu’on le veuille ou non, par sa dimension sacrée. Avant le spectacle Jean-Louis Grinda, le nouveau directeur des Chorégies, est monté sur scène pour dédier la représentation de cette messe des morts, aux victimes du terrible attentat de Nice deux jours auparavant. Preuve encore de la dimension mystique et grave de cette partition qui, des mots du directeur, doit permettre de rendre un hommage « solennel » aux nombreuses victimes de la Promenade des Anglais. Malheureusement pour les spectateurs des Chorégies, ce Requiem de Verdi s’est transformé en dessin animé musical assez ennuyeux plutôt qu’en véritable moment de recueillement. De manière générale, on cherche encore les frissons, la crainte du Jugement Dernier. La faute probablement au mistral très présent ce soir qui n’aidait pas à obtenir une qualité d’écoute idéale. La faute également au gigantisme du lieu qui ne favorise pas l’usage de la nuance ni un soin particulier du détail.

Tugan Sokhiev © Patrice Nin
Tugan Sokhiev
© Patrice Nin

La responsabilité en est partagée entre tous les protagonistes. Tout d'abord, la direction des Chorégies a crû bon d’ajouter à la soirée une projection sur le mur du Théâtre Antique pendant toute la durée de cette messe. Sans parler du fait qu’évidemment la musique pouvait très largement se suffire à elle même, les spectateurs ont eu droit à une bande dessinée signée par Philippe Druillet alternant des images de monstres, de croix, de tourbillons pas vraiment passionnantes. Le résultat est apparu comme une impardonnable tentative de distraire l’attention du public de la musique.

On regrettera ensuite la médiocre performance du Chœur de l’Orfeón Donostiarra d’autant plus impardonnable que le chœur est évidemment l'élément central d’un Requiem. Pourtant nombreux sur scène, les choristes (amateurs, comme indiqué dans le programme de salle) surprennent par une absence de puissance. Ajoutez un manque global d’homogénéité et une interprétation sans intériorité ni conviction et l’on tend dangereusement vers un Requiem sans âme. La performance des solistes réunis ne comble pas non plus les attentes du fait de la réunion d’un quatuor vocal très individualiste, sans grande cohésion. Le ténor Joseph Calleja s’en tire le mieux grâce à une belle puissance et un timbre très clair mais l’interprétation est bien peu possédée. Il en est de même pour les personnalités féminines (Erika Grimaldi et Ekaterina Gubanova) dont l’interprétation se rapproche plus de La Traviata que d’un Requiem. La première (remplaçante de dernière minute de Krassimira Stoyanova), surprend par un registre bas et médium assez faible même si le haut de la tessiture est clair sans pour autant totalement contrôler son vibrato. Le vibrato est de même la plus grosse réserve affectant la prestation de la mezzo Ekaterina Gubanova. Du coté de la clé de fa de la soirée, la basse Vitalij Kowaljow s’est montrée en deçà des attentes du fait d’importants défauts de justesses (peut-être n’entendait-il pas l’orchestre à cause du mistral très présent) et d’une absence dommageable de graves. L’Orchestre National du Capitole de Toulouse s’est montré lors d’autres soirées beaucoup plus intéressant. Tugan Sokhiev, pas vraiment inspiré, donne à entendre une prestation certes techniquement très en place (notamment les cuivres font merveille) mais bien peu dramatique, bien peu anxiogène. On gardera à l’esprit une direction (sans baguette) très délicate et soignée.

En définitive un nouveau spectacle paralysé par l’omniprésence de l’image. Un Requiem bien plus profane que sacré. Preuve que le recueillement n’était définitivement pas au rendez-vous, de nombreux spectateurs étaient davantage concentrés sur la prise de photo avec leur téléphone que sur l’écoute d’une messe en hommage aux victimes de Nice. Du grand spectacle au détriment de l’intime et de la gravité du moment : on aurait souhaité hommage plus solennel.