Aller au concert régulièrement est un sport dangereux. Il faut être prêt à prendre le risque d’être déçu, contrarié ou fâché. Et quelque fois, cette prise de risque est récompensée par d’extraordinaires moments de musique. Voir tout un public applaudir avec émerveillement, debout et frénétique, dans la Chapelle Royale de Versailles avant même la fin de la coda instrumentale d’un air de bravoure fait partie de ces moments.

Valer Barna-Sabadus © Christine Schneider
Valer Barna-Sabadus
© Christine Schneider

Les spectacles au Château de Versailles ont pour les mois de juin et juillet une programmation tournée autour de la figure de Georg Friedrich Haendel. Laurent Brunner, directeur de Château de Versailles Spectacles, explique qu’Haendel « réunit les qualités essentielles de la période baroque, dont il est sans doute pour la musique l’équivalent du château de Versailles pour l’architecture. Il est la synthèse « européenne » des styles dominants allemand, français et italien ». Cette saison promet ainsi d’être passionnante et diverse. Philippe Jaroussky et Jordi Savall donneront leur version de plusieurs opéras et suites instrumentales, mais c’est Valer Sabadus qui a ouvert le bal, ce soir, avec le Concerto Köln pour un programme à la fois vocal, instrumental et axé sur le Haendel « italien », en le mettant en valeur avec des pièces instrumentales d’Alessandro Scarlatti, de Charles Avison (d’après Domenico Scarlatti) et Geminiani.

Le programme ne mentionne pas de chef pour le Concerto Köln. Le choix de ce soir était de tout jouer sous l’impulsion de la violoniste Mayumi Hirasaki, l’autre star de la soirée. Elle officie avec bienveillance et énergie, et se déhanche volontiers pour impulser tous les ralentis et toutes les nuances impeccablement réalisés par l’ensemble. Tous les détails ont été très travaillés dans le troisième Concerto Grosso d’Alessandro Scarlatti, tout spécialement les ornements et les conduits entre les phrases. La forme du concerto, à l’époque de Scarlatti, Avison et Geminiani n’est pas celle que nous connaissons de l’époque classique et romantique : elle met en valeur des solistes, certes, mais également des ensembles de solistes au sein de l’orchestre. Or, ce qui est difficile dans cette musique, c’est d’obtenir un son d’ensemble de solistes assez précis dans les intentions musicales pour donner l’impression qu’il n’y a qu’un seul instrumentiste. Et c’est avec facilité que membres du Concert Köln relèvent ce genre de gageure.

L’arrivée du contre-ténor roumain Valer Sabadus dans l’équation a contribué à l’ambiance de chaleur et de bienveillance qui régnait déjà sur la scène. Il n’a pas l’arrogance de solistes plus anciens mais il en a déjà la palette sonore et la puissance d’expression musicale. Le répertoire était bien choisi : les différents airs d’opéras couvraient tout le spectre des affects tels que théorisés par Spinoza. A travers les airs et les récitatifs tirés de l’Ode L’Allegro, Il Penseroso ed il Moderato, du Delirio amoroso, l’Imineo, de Deidamia et de Famarando, les thèmes vont de la célébration de la joie et de la nature, au désespoir amoureux en passant par la rage devant les succès d’un rival. Valer Sabadus a su jouer avec tous ces thèmes avec l’élégance d’un acteur qui n’a rien à prouver : pas de mauvais goût dans son langage corporel, pas de pénibles moments de surjeu pour faire comprendre au public qu’il sait de quoi il chante. Bien au contraire, il laisse les mots s’exprimer par eux-mêmes, intelligemment et sans affectation. Il y avait dans les applaudissements du public le frisson d’avoir découvert quelque chose : il n’y a pas besoin de se faire arroser de notes coloraturesques pour être ému. La rage ou la joie avaient d’autant plus d’impact qu’il a parfaitement compris l’enjeu de la mise en musique de ces poèmes baroques.

Nous mentionnions les aspects divers de l’écriture d’Haendel. Parlons des figuralismes. Il arrive parfois que pour illustrer un propos, il « figure » musicalement l’objet illustré par un procédé musical d’imitation. Pour figurer le rossignol, il fait dialoguer la voix avec le traverso (ce soir, celui de Cordula Breuer). Parfait. Il y a dans le son de Cordula Breuer une articulation qui donne à son timbre une qualité vocale qui s’est allié parfaitement au timbre très léger de Valer Sabadus.

Il était assez réconfortant de s’apercevoir que, lorsque Valer Sabadus a annoncé son bis, l’air de furie de Xerxès, le public, parfaitement au courant, s’est rassis avec un enthousiasme bruyant et connaisseur. Valer Sabadus a une réelle facilité dans les vocalises mais son point fort reste la diction. Toutes les consonnes sont là. Et là, la coda instrumentale n’était même pas terminée que le public était de nouveau debout pour s’époumoner en « bravo ». Je dois vous dire que dans le cadre d’un récital, c’est plutôt rare un succès aussi démonstratif et mérité : c’était bien évidemment la performance musicale que l’on a applaudie, mais aussi la personnalité de Valer Sabadus, aussi discret et chaleureux sans musique qu’habité et terrible en pleine partition.