Grande soirée au Victoria Hall qui rassemblait un duo fabuleux : la violoniste allemande Anne-Sophie Mutter et le moins connu, mais non moins fameux, Lambert Orkis.

Cette grande artiste a bien sûr interprété les plus grands concertos du répertoire, de toutes époques, mais depuis de nombreuses années, elle se dédie au répertoire chambriste avec le pianiste américain Lambert Orkis, qui fut l’accompagnateur, entre autres, de Mstislav Rostropovich pendant de nombreuses années, et avec quel bonheur !

Anne-Sophie Mutter © Tina Tahir / Deutsche Grammophon
Anne-Sophie Mutter
© Tina Tahir / Deutsche Grammophon

A son arrivée sur scène, les courbes magnifiées par une robe soyeuse mordorée, faisant écho au Victoria Hall plongé dans la pénombre, nous pouvions craindre une star qui allait nous en montrer et faire montre… Il n’en fut rien, la soirée fut magistrale.

L’osmose entre les deux artistes est parfaite, chacun attentif à l’autre, laissant la place à un jeu délibérément équilibré mais ne tombant jamais dans une démarche stérilement didactique. Chaque effet semble relever de l’émotion pure et du ressenti, Anne-Sophie Mutter offrant à l’auditeur des sons proches du néant, à la limite de la cassure, du son blanc. Mais du coup, l’attention est portée au summum et néanmoins sans affectation.

Labert Orkis © Smithsonian Chamber Music Society
Labert Orkis
© Smithsonian Chamber Music Society

La sonate de Brahms fut une introduction parfaite, somptueuse, les riches harmoniques du violon se mêlant aux mélismes profonds du piano brahmsien. L’allegro amabile relevant le caractère décidé de la violoniste, toutefois attentive au vrai discours nécessaire fait de réponses entre le piano et le violon, nul n’étant le faire-valoir de l’autre. La sonate de Beethoven fut un miracle de délicatesse et un dialogue permanent qui respire l’intelligence spontanée, ne présentant aucune affectation ni effet péremptoire. Le mouvement « Adagio espressivo » fit frissonner : Lambert Orkis délivre un délice de touché, un legato somptueux, étirant les phrasés, jamais anodin, jamais dans la facilité. Ce Beethoven fut classique dans sa pureté et romantique dans son exaltation. La sonate d’Ottorino Respighi fut caractérisée par un vibrato un peu plus large, très expressif, convenant particulièrement au romantisme de la pièce, le deuxième mouvement fut élégiaque à souhait, et quant au 3ème mouvement, il révéla la palette d’émotion de l’artiste, se faisant plus âpre et rugueuse.

Tzigane de Ravel fit bien sûr son effet, offrant là aussi une autre palette au jeu de la violoniste, se faisant plus séductrice, plus féline. Il est certain, qu’un Leonidas Kavakos, entendu ici quelques mois auparavant, eût donné à entendre une version plus tellurique. Mais le bonheur est total, tant l’intelligence du discours est convainquante. Anne-Sophie Mutter et Lambert Orkis ont montré lors de ce concert que la musique nous fait vivre ce voyage unique entre l’idée du compositeur, l’interprétation du musicien et le ressenti de l’auditeur. Ce faisant, il peut revêtir mille et une facettes.  

Enfin le duo a offert pas moins de quatre bis, dont la célèbre mélodie de Tchaikovski qui fit songer à l’émotion nostalgique mais néanmoins positive du fameux air de la lettre d’Eugène Onéguine. Hier soir, comme beaucoup d’auditeurs, nous serions bien restés dans l’atmosphère suave et douce de ces deux artistes. Chapeau bas !