Pour cette soirée qui met à l’honneur le compositeur russe Tchaïkovski, l’Orchestre National de Lyon dirigé par  Vladimir Fedosseïev s’attaque à deux œuvres monumentales : l’une, le Concerto pour violon en majeur, est désormais une pièce incontournable du répertoire violonistique ; l’autre la symphonie dite « Manfred » est au contraire peu jouée. Cette dernière porte le nom de symphonie et s’articule en quatre mouvements ; elle est une commande faite au compositeur sur le thème du poème dramatique Manfred de Lord Byron et est davantage considérée comme de la musique à programme, sur le modèle de la Symphonie fantastique de Berlioz. 

Kirill Troussov © Marco Borggreve
Kirill Troussov
© Marco Borggreve

C’est avec le célèbre concerto que débutent les festivités. À peine le violoniste a-t-il esquissé les premières notes de la mélodie du premier mouvement que nous retenons notre souffle. L’œuvre est certes connue, mais elle n’en fait pas moins son effet. Kirill Troussov joue avec délicatesse et force ce thème communicatif, l’orchestre jouant davantage un rôle d’accompagnateur. Au fur et à mesure, la mélodie est étoffée avec de multiples ornementations qui permettent au violoniste de dévoiler peu à peu sa virtuosité, qui explose dans une cadence non dénuée de sensibilité.

Changement de décor dans le deuxième mouvement, plus intime. Tout est douceur, l’orchestre est tapi dans l’ombre, les cordes sont en sourdine et parfois s’échappent de subtiles envolées des vents en réponse au soliste. Le violon est chantant, et ses états d’âme se traduisent par des phrases qui exploitent aussi bien les graves que les aigus.

Un coup de timbale comme un coup de tonnerre retentit en guise d’introduction au dernier mouvement, avant de faire place au thème dansant et rebondissant. Quelques intermèdes plus lyriques brisent la course du Finale : Allegro vivacissimo, avant qu’elle ne reprenne son cours pour une coda éclatante où l’orchestre et le violoniste se rejoignent.

Après cette performance dynamique et sensible, Kirill Troussov nous offre un bis qui vient souligner encore une fois sa virtuosité avec Il Carnavale di Venezia de Paganini. Sur un ostinato en pizzicati de l’orchestre, le violoniste s’amuse à partir d’un simple thème joyeux et nous entraîne pour une dernière danse en sa compagnie.

Difficile de rebondir après tant de couleurs et d’émotions, cependant la Manfred-Symphonie en si mineur, Op.58 permet à l’orchestre d’entamer la deuxième partie dans une atmosphère pleine de suspens, et de bientôt déployer toute sa puissance. Les quatre mouvements suivent les péripéties de Manfred, parfaite figure du héros romantique au destin tragique et inéluctable.

Le Lento lugubre n’a rien d’une marche funèbre, à laquelle on aurait pu s’attendre. Le mouvement change de tempi et de couleurs, mais toujours le thème principal, noir et puissant, revient. Le chef d’orchestre Fedosseïev offre une interprétation très dynamique de ce mouvement lent : il ne le transforme pas en un mouvement rapide mais en fait quelque chose qui vit et évolue, et où l’orchestre peut jouer sur les différentes sonorités dont il est capable.

Les deuxième et troisième volets sont des éclaircies, le Vivace con spirituo évoquant une nature aérienne et mythique, avec notamment le personnage de la Fée des Alpes évoquée par une mélodie limpide ; l’Andante con moto nous proposant un tableau champêtre et montagnard, presque insouciant.

Enfin, l’Allegro con fuoco renoue avec l’angoisse du début, mais tout s’accélère et nous sommes plongés dans un univers infernal, qui nous rappelle celui des bacchanales. À chaque phrase la puissance de l’orchestre s’accroît, soulignée par les graves de l’orchestre et les nombreuses percussions. Un nouveau thème plus calme, celui du pardon accordé à Manfred pour ses actes, apparaît et met fin, brièvement, à cette course folle, avant que les éléments ne se déchaînent à nouveau et nous entraînent avec le héros dans sa chute. 

Une soirée riche en émotions, aux multiples couleurs, qui a su allier virtuosité et passion.