Un festival est-il une série de concerts regroupés en un temps donné, comme il en existe un peu partout pendant la saison ? Ou est-ce une manifestation qui cherche à agréger une communauté de mélomanes, autour d'un projet musical ? Le Festival Ravel de Saint-Jean-de-Luz-Ciboure a choisi la seconde option, la seule qui permette de justifier les subventions publiques et le mécénat en une époque de moins en moins portée sur la chose musicale. Ici comme par exemple aux Lisztomanias de Châteauroux, au Nohant Festival Chopin ou à Angers Pianopolis, mais cette liste n'est pas limitative, l'appellation festival prend tout son sens.

Le Festival Ravel a ainsi une académie dirigée par Bertrand Chamayou avec la complicité de Jean-François Heisser. Des cours d'interprétation y sont donnés par des musiciens reconnus qui ne viennent pas faire un petit show. Qu'on en juge par ces quelques noms pris au hasard : Xavier Phillips et Gary Hoffman pour le violoncelle ; Philippe Graffin pour le violon ; Nicolas Baldeyrou pour la clarinette ; Véronique Gens pour le chant... Du 18 au 30 août, les jeunes académiciens donnent des concerts dans la Salle Tanka du Centre Culturel Peyuco Duhart dont l'architecture néo-Bauhaus est magnifique par sa discrétion, et aussi « hors-les-murs » dans le cadre du Festival Paseo à Bayonne.
Il y a aussi des conférences. En cette année placée sous le signe de Manuel de Falla dont on fête le sesquicentenaire de la naissance à Cadix, Chamayou a invité Katia-Sofia Hakim, une jeune musicologue franco-espagnole attachée à l'Institut Falla de Grenade, à donner une conférence sur « un musicien andalou aux accents français ». Une heure qui passe trop vite à l'évocation de la jeunesse du musicien et de ses années parisiennes de formation. Érudition, simplicité du ton, passion, audition de documents émouvants, projections évocatrices : on sort plus instruit qu'on ne l'était en entrant. Chapeau ! Tout ceci pour préparer aux trois concerts des 1er et 2 septembre surtitrés 100% Manuel de Falla !

Mais ce soir, direction l'église Saint-Vincent d'Urrugne perchée en haut de la petite ville. Une église reconstruite au milieu du XVIe siècle. Comme sa voisine de Ciboure visitée l'avant-veille, elle aussi est un théâtre à l'italienne, elle aussi a un orgue majestueux et flambant neuf (inauguré par Michel Bouvard en 2009). Le facteur d'orgues Jean Daldosso a voulu ici s'inscrire dans la lignée de l'orgue symphonique français d'Aristide Cavaillé-Coll sans négliger le fait qu'on puisse jouer dessus le répertoire baroque français et allemand. C'est un monument qui fait face à un chœur composite avec un plafond refait en 1842 dans un style orientalisant et un fond curieux à huit colonnes. À quand un concert d'orgue du XXe siècle dans le cadre du Festival ? Là encore, miracle des églises locales, l'acoustique est merveilleuse et elle est pleine d'un public attentif...
... Ce dont on se rend immédiatement compte quand l'intrépide Yulianna Avdeeva commence la première des quatre Mazurkas op. 30 de Chopin, qu'elle joue avec ce mélange idéal d'abandon à la ligne mélodique et de respect du rebond rythmique si essentiel ici. Intrépide car la pianiste qui remporta le premier prix au Concours Chopin de Varsovie en 2010 a accepté de jouer également les Préludes op. 28 composés à Valldemossa, par petits groupes entre lesquels le compositeur basque Ramón Lazkano a introduit les siens comme autant de prolongements, de divagations poétiques, dans un langage contemporain qui ne doit rien à la musique tonale, mais tout à l'esprit révolutionnaire qu'était Chopin dont les Préludes sont justement de ce point de vue l'un des sommets de l'histoire de la musique.

Lazkano utilise toute la palette sonore des instruments réunis, dans une dynamique qui va du quasi silence à un mezzo forte très fugace, forçant l'auditeur à se concentrer pour en percevoir les infinies nuances obtenues de modes de jeu miroitants. On se laisse aller à ce dialogue en miroir grâce bien sûr à la magnifique Avdeeva qui ne perd jamais le fil de son propre discours, et aussi grâce à un petit ensemble de musiciens réunis sous la direction d'Alphonse Cemin, principalement étudiants de l'Académie et tous d'un niveau instrumental parfait. Sur le papier on n'y croyait pas trop, mais Chamayou savait ce qu'il faisait en programmant ce cycle créé en 2021 comme nous l'apprend l'excellent texte de la musicologue Hélène Cao. Un festival, c'est tout cela à la fois : et le public fait une ovation aux musiciens.
Le voyage d'Alain a été en partie pris en charge par le Festival Ravel.























