En sortant des « fantaisies espagnoles » qui viennent de triompher dans l'église Saint-Vincent d'Urrugne à l'acoustique décidément magnifique, on se dit qu'il faut venir au Festival Ravel pour entendre pareilles découvertes. Et le public pense la même chose : il était là pour un récital à 17h et un concert à 20h qui ont fait quasi salle comble et ont suscité l'enthousiasme général – alors que le second était composé d'œuvres jamais entendues ou presque, en raison du mépris dans lequel la musique ibérique et sud-américaine est tenue, au profit d'une surreprésentation du répertoire germanique et russe dans la vie musicale internationale. Il y a cinquante ans que Manuel de Falla a disparu des salles de concert et des opéras. En 2026-27, quasi rien à Paris, à part les Nuits dans les jardins d'Espagne à Radio France en décembre, par le Philhar', Javier Perianes et Fabien Gabel.

Tabea Zimmermann et Javier Perianes à Urrugne © Festival Ravel / Mathias Bracho Lapeyre
Tabea Zimmermann et Javier Perianes à Urrugne
© Festival Ravel / Mathias Bracho Lapeyre
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Revenons à Urrugne et commençons par le concert de 20h, après le Tango d'Albéniz joué par Tabea Zimmermann avec une autorité incroyable. Calée sur une caminata que le piano de Perianes assure parfaitement, Zimmermann nous a tout fait, du giro au gancho, de la parada au ocho ! Quel bonheur ! Et ces Chansons populaires de Falla transcrites pour alto ! Voici une Allemande qui donne une leçon de chant profond, de ce cante jondo qui surgit... ou pas, qui est un peu à cette musique ce que la note bleue était à Chopin qui ne la trouvait pas toujours quand il improvisait. Quelle prise d'archet, quels phrasés vocaux ! On entend presque voyelles et consonnes et même cette jota si difficile à attraper. Perianes la porte sur des sommets expressifs partagés : leur Grand Tango d'Astor Piazzolla a cette âpreté, cette cambrure, ce caractère farouche, sensuel et noir qui transcendent toute notion simple de modernité ; c'est tonal, plein de dissonances et 100% de son temps.

Le concert avait commencé par le Quatuor à cordes n° 3 de Juan Crisóstomo de Arriaga qui est à l'Espagne ce que Guillaume Lekeu est à la Belgique. Mort à 19 ans de la tuberculose, en 1826, il laisse un tout petit nombre d'œuvres admirables, témoignant d'une maîtrise qui laissait espérer qu'il s'imposerait à côté des grands de la génération Chopin, Liszt, Mendelssohn, Schumann. Joué par le Quatuor Quiroga avec une finesse d'articulations, un fondu moelleux, un sens du mystère qui rendent le très pastoral « Andantino » quasi schubertien jusque dans ce passage intensément dramatique, après un premier mouvement qui semble commencer en plein milieu d'une phrase. C'est curieux et d'un effet dramatique surprenant, très haydnien.

Le Quatuor Quiroga à Urrugne © Festival Ravel / Mathias Bracho Lapeyre
Le Quatuor Quiroga à Urrugne
© Festival Ravel / Mathias Bracho Lapeyre

Le « Menuetto » est déjà quasi un scherzo, ce qui est étonnant, et le finale, un brin théâtral en son début, est dramatique et assez vif pour que les quatre musiciens arrachent leur archet des cordes pour le pointer vers le ciel à la toute fin. Après une telle petite merveille, le Quintette op. 49 d'Enrique Granados paraît un peu fade, malgré cette opposition entre grammaire germanique et vocabulaire ibérique. Néanmoins, jouée par Perianes et les Quiroga, l'œuvre a une saveur délicieuse qui sera bientôt plus forte quand Tabea Zimmermann viendra les rejoindre pour une Scène andalouse op. 7 de Joaquín Turina qui évoque parfois Chausson, mais en bien moins dépressif !

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Plus tôt dans la journée, Perianes avait donc joué son programme 100% Falla. Après des pièces de jeunesse marquées par le Chopin le plus aimable, la musique vire brutalement au drame, à la noirceur, au rêve de L'Amour sorcier, à un langage personnel. Dans les Quatre pièces espagnoles passent l'ombre de La Vallée des cloches de Ravel et du Nocturne n° 4 de Fauré, ce qui est une sorte de mise en abyme prodigieuse. Perianes est comme enfoui dans le piano, avec lequel il fait corps pour récréer la musique de l'intérieur même de textes lus avec autant de subtilité que de franchise. Ce n'est pas du beau piano, c'est du grand piano, intense et pourtant sans aucune intention expressive affichée. Ce moraliste ne rend pas jolie la Fantasía baetica : elle est dure, sèche, dramatique, cinglante, minérale avec ce désarmant passage si interrogateur. Et c'est ainsi que Perianes recrée pour le public le chef-d'œuvre le plus délaissé qui soit du catalogue d'un grand compositeur auquel les grandes institutions parisiennes ne rendront pas un hommage digne la saison à venir.

Javier Perianes à Urrugne © Festival Ravel / Mathias Bracho Lapeyre
Javier Perianes à Urrugne
© Festival Ravel / Mathias Bracho Lapeyre


Le voyage d'Alain a été en partie pris en charge par le Festival Ravel.

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