C’est avec la rutilante Valse de concert d’Alexandre Glazounov que nous entrons en musique dans une ambiance de salon doré, le Victoria Hall s’y prêtant à merveille…

Frank Peter Zimmermann © Harald Hoffmann Hanssler Classic
Frank Peter Zimmermann
© Harald Hoffmann Hanssler Classic

Alexandre Glazounov est le dernier grand compositeur romantique russe né au milieu du 19ème siècle et mort peu avant le début de la Seconde Guerre Mondiale. On sent bien dans sa musique une certaine opulence renforcée par l’emploi du triangle, de la harpe et des pizzicati. Effet de vagues, flûtes en guirlandes au dessus de la masse orchestrale… Cette grande valse toute de rondeurs et de somptuosité aura eu le seul défaut d’osciller entre mezzo-forte et forte…

Le Concerto pour violon n°2 en ut dièse mineur de Dimitri Chostakovitch, composé au printemps 1967, est dédié à David Oïstrakh. Le moderato initial  nous amène dans une ambiance noire et inquiétante avec cette déambulation sinueuse et haletante des basses… Le contrepoint des altos rajoutant à une atmosphère inquiète déjà bien présente. Le concerto déploie alors son vaste discours, mené par un orchestre sur la brèche, merveilleux de concentration, nous livrant une atmosphère idéale, écrin au violon solo…

Frank Peter Zimmermann pare son discours de mille nuances et couleurs, son violon se faisant tour à tour moqueur et mutin, tragique ou lyrique, toujours en phase avec ses collègues d’un soir, se tournant vers eux pour mieux dialoguer, que ce soit avec la flûte ou la clarinette, magnifiques de musicalité, tout comme le cor qui fut magistral du début à la fin de ce concerto !

L’Adagio avec son entrée dans les graves du violon et le beau solo de flûte continue d’imprégner cette fresque d’une sombre couleur d’un hiver pesant et implacable. On note la flûte impeccable de Loïc Schneider, parfait, et toujours la délicatesse du cor solo… On ressent évidemment cette nuit froide et lumineuse, dans ce paysage diaphane et inquiétant.

C’est après une cadence  grinçante de cynisme reprise par la trompette moqueuse que le final galope vers la fin de cette ronde incantatoire, parsemée de roulements de batterie !  On retrouve alors bien l’humour du compositeur, aux glissandi évocateurs, jusque dans la cadence finale, virtuosissime, dévoilant l’immense imagination musicale du soliste : véritablement diabolique, on reste saisi par l’aspect rugueux et « tripal » de cette musique très empreinte de son époque et du lieu de sa genèse. La reprise de l’orchestre se fait alors endiablée : chapeau bas au soliste, au chef et à l’Orchestre de la Suisse Romande !

Une des Partitas et sonatas de Bach, stratosphérique, viendra clore, en bis, ce moment rare… Nous quittons à regret ce soliste admirable d’âme et dont la technique ne sert que la musique et l’émotion…

C’est avec la Symphonie n°5 en mi mineur de Tchaïkovski que se clôt cette soirée russe… Passée l’entrée avec le magnifique pupitre de clarinettes d’un Orchestre de la Suisse Romande en grande forme, le son de la phalange genevoise nous remplit de cette âme slave pénétrante, peut-être un brin trop fort en ce qui concerne cette première partie...

Le deuxième mouvement, Andante cantabile, con alcuna licenza, d’une noirceur magnifique aux contrebasses et alti, offre l’écrin au sublime solo de cor de Julia Heirich soutenue par la clarinette sombre de Dmitry Rasul Kareyev. S’ensuit une vaste mélodie aux violoncelles, superbes d’homogénéité et romantiques à souhait !

L’Allegro Moderato, plus précieux et quasi mondain, aux phrases étirées, offre le plaisir de vents ductiles et sinueux, relevant la musicalité du basson de Céleste-Marie Roy, pleine d’élégance dans son solo.

Le Finale, royal, aura montré plus d’élégance et d’équilibre entre cordes et vents que ne pouvait le présager le premier mouvement… Ce Tchaïkovski aura eu du panache, c’est sûr !

De cette soirée roborative, on aura apprécié le voyage musical dans cette Russie qui se fait opulente, vive d’esprit, oscillant entre les ors de l’Ancien Régime et les errements de la Russie Soviétique, mais dont toujours demeure la persistance de cette grande nation qui a offert tant de témoignages de sa culture. Bravo au chef Kazuki Yamada, qui mène ce vaste vaisseau d’une main de maître, ayant à cœur de relever autant la noirceur que l’humour grinçant de l’âme slave.