Avec Onbashira Diptych proposé jusqu'à la fin de la semaine au Théâtre de la Ville, le chorégraphe franco-belge Damien Jalet remonte deux de ses pièces emblématiques – Skid et Thr(o)ugh – avec le Ballet du Grand Théâtre de Genève. Le rituel japonais « onbashira », épreuve de courage lors de laquelle des hommes chevauchent des troncs d’arbres sur des versants pentus, est le concept-ombrelle pour rassembler le plateau déclive de Skid et le cylindre tournant de Thr(o)ugh, qui ressemble moins à un tronc d’arbre qu’à un accélérateur de particules. Quoiqu’en dise le titre, on voit donc peu de Japon sur scène (si ce n’est une forme de minimalisme ?). Peu importe, car les œuvres de Damien Jalet reposent moins sur un propos que sur une démarche d’expérimentation scénique à partir de contraintes physiques.

<i>Skid</i> de Damien Jalet &copy; Grégory Batardon
Skid de Damien Jalet
© Grégory Batardon

Skid, créé en 2017 pour la compagnie de danse contemporaine GöteborgsOperans Danskompani, met en scène un plateau incliné à 34 degrés par rapport au sol. Au sommet de ce plateau, une paire de jambes apparait et se coule dans la pente, en emmenant le reste d’un corps endormi dans une douce chute. Un deuxième puis un troisième corps se laissent glisser à leur tour, jusqu’à disparaitre dans la fosse au pied du plateau, comme happés par le vide. De plus en plus nombreux, les danseurs dévalent la pente en accélérant. Certains corps entrent en collision et se retiennent mollement les uns aux autres, avant de chuter immanquablement vers le bas. Peu à peu, ils parviennent à se détacher de la paroi pour se mettre debout, les deux jambes vissées au sol, et décrire un mouvement flottant avec leur tronc et leurs bras.

Skid est une étude sur la gravité, avec un premier moment de chute dansé sur un fond sonore doux, qui laisse ensuite place à une autre dynamique : la nappe sonore se transforme en une percussion bien scandée, et les danseurs remontent alors la pente en bondissant les uns à la suite des autres. Une fois parvenus au sommet, ils disparaissent, laissant seulement l’un d’entre eux piégé dans un tissu transparent et suspendu au plateau, telle une proie prisonnière d’une toile d’araignée. Le corps s’extrait enfin de son cocon avec effort, nu, puis remonte à pied le plateau d'où il se jette dans un dernier élan.

Si cette remontée du plateau crée une rupture de style, elle est cependant mal maîtrisée par le Ballet du Grand Théâtre de Genève, qui est peu ensemble dans ces sauts. Et l'œuvre, relativement fruste sur le plan chorégraphique, laisse finalement le spectateur sur sa faim : elle aurait pu creuser davantage les effets de la gravité sur le mouvement dansé. En développant peu la recherche chorégraphique, Skid se repose donc surtout sur un concept scénique.

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Thr(o)ugh de Damien Jalet
© Grégory Batardon

Créé un an plus tôt que Skid pour le Hessisches Staatsballet, Thr(o)ugh démarre en trombe par la rotation d’un cylindre peint d’un motif militaire gris et l’arrivée fracassante de danseurs, vêtus de tenues urbaines, qui s’élancent comme soufflés en scène. À mesure qu’ils entrent et sortent, ou se précipitent dans le tube tournant, leurs costumes sont de plus en plus brûlés. Les corps se figent parfois dans de drôles de contorsions, comme s’ils subissaient les effets de radiations nucléaires provenant du cylindre. Le tube interrompt alors sa rotation pour se mettre à rouler d’avant en arrière sur scène, les danseurs accrochés à ses parois, menaçant à chaque avancée d’être écrasés. Lorsqu’il s’immobilise enfin, tous les danseurs, désormais à demi-nus, se réfugient alors en son sein, tournoient sur une lointaine musique pop, avant que le noir se fasse.

Plus dansé que Skid sans pour autant en montrer beaucoup, Thr(o)ugh révèle davantage les capacités du Ballet du Grand Théâtre de Genève, dont la performance est assez disparate entre les danseurs – avec quelques jolies interprétations, telles que celles d’Emilie Meeus ou de Quintin Cianci, dont la fluidité rend vraiment l’impression de flottement voulu par le chorégraphe.

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