Créée en 2019 au Festival d’Aix-en-Provence au début du mandat de Pierre Audi, la production du Requiem de Mozart mis en scène par Romeo Castellucci et dirigé par Raphaël Pichon (avec son ensemble Pygmalion) revient à la maison après avoir tourné dans le monde entier, témoignant à la fois des riches heures et des difficultés financières du festival : nécessité de reprendre au lieu de créer. Mais nous n’avons pas boudé notre plaisir et ces retrouvailles n’ont fait que confirmer de très bons souvenirs.

Le <i>Requiem</i> mis en scène par Romeo Castellucci à Aix-en-Provence &copy; Monika Rittershaus
Le Requiem mis en scène par Romeo Castellucci à Aix-en-Provence
© Monika Rittershaus

On retrouve ici ce pari ambitieux qui consiste à mettre en scène une œuvre musicale par essence non dramatique en prenant le parti de définir le Requiem comme un espace de recueillement pour tout ce qui n’est plus (langues, architectures, peuples, œuvres d’art…) autant qu’un chant d’espoir à tout ce qui est et reste encore. Au fur et à mesure des séquences de la messe mortuaire, des tableaux défilent avec l’agilité que l’on connait à ce metteur en scène plasticien qui va souvent puiser ses références autant dans l’iconodulie religieuse qu’artistique – jusqu’à la série Death and Disaster de Warhol convoquée grâce à une voiture accidentée, sur laquelle viennent poser des séraphins blancs, le tout surmonté d’une large gloire dorée.

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Comme colonne vertébrale de ce chant des morts sont reconvoquées des danses folkloriques en costumes traditionnels, survivance de rites collectifs. Se dessine un mouvement de va-et-vient entre religieux et profane où le rite catholique s’universalise progressivement pour retraverser une histoire périssable et éphémère de l’humanité.

Le <i>Requiem</i> mis en scène par Romeo Castellucci à Aix-en-Provence &copy; Monika Rittershaus
Le Requiem mis en scène par Romeo Castellucci à Aix-en-Provence
© Monika Rittershaus

La profusion de propositions et d’effets tous azimuts fait planer le risque d’un relativisme culturel et religieux où tout serait ramené sur un même plan. Cependant, grâce à des images assez percutantes et émouvantes, et surtout au travers de cette longue liste de disparitions surtitrée durant toute l’œuvre, Castellucci parvient ici à mettre en lumière ce désir de totalisation propre aux grands encyclopédistes et dont l’impossible tâche fait naitre un sentiment mélancolique de profonde finitude et incomplétude de l’homme.

Au commencement, l’on observe dans le silence une vieille femme prendre congé des bruits de la vie devant son poste de télévision, disparaissant dans son lit. Elle repassera ensuite sa vie à rebours, convoquant trois âges différents de l’enfance à la vieillesse. Ce Requiem devient dès lors une vanité où l’on s’observe courir à notre propre perte.

Le <i>Requiem</i> mis en scène par Romeo Castellucci à Aix-en-Provence &copy; Monika Rittershaus
Le Requiem mis en scène par Romeo Castellucci à Aix-en-Provence
© Monika Rittershaus

Mais quand un enfant – très juste, frêle et touchant Ramy Lazreq – entonne les vocalises du Solfeggio en fa majeur de Mozart (entre le « Rex tremendae » et le « Recordare ») ou l’antienne traditionnelle grégorienne « In Paradisum » (à la fin de l’œuvre, reprise en écho par le chœur depuis l’arrière du public), on comprend que ce Requiem est aussi et surtout une messe d’espoir. Les couleurs s’invitent sur la toile blanche du décor et la lumière émerge enfin des ténèbres. Un nouveau-né restera seul à la fin sur les ruines et la poussière d’un plateau renversé. L’image est saisissante. On regrettera seulement quelques ajouts dans la version actuelle des surtitres, venant appuyer des actualités géopolitiques dans un projet qui émeut surtout en se hissant au-delà de l’Histoire pour toucher les sphères du philosophique, de l’immémorial et de l’ineffable.

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Avec une grande pudeur et une profonde humilité, le chef Raphaël Pichon répond à l’incomplétude originelle de ce Requiem par des ajouts autour et au milieu de l’œuvre de pièces musicales essentiellement de Mozart. On sent dès lors combien ce projet a été tissé scéniquement et musicalement dans une parfaite entente, comme lorsqu’après le « Lacrimosa », quelques mesures d’un Amen KV 626 retrouvé dans les années 1960 sont exécutées dans la pénombre de la nuit aixoise, ouvrant la voie à une longue, lente et contemplative évolution de la scène, au simple son de cigales. Nous sommes dès lors dans « la zone », préambule à l’au-delà, séquence tarkovskienne s’il en est. Tant sur scène qu’à l’orchestre, on entre ici dans la mort à pas feutrés, entouré sans cesse d’un baume consolateur.

Le <i>Requiem</i> mis en scène par Romeo Castellucci à Aix-en-Provence &copy; Monika Rittershaus
Le Requiem mis en scène par Romeo Castellucci à Aix-en-Provence
© Monika Rittershaus

Le chœur Pygmalion est tellement essentiel, homogène et toujours nuancé dans ses dynamiques que les solistes semblent en être le prolongement naturel. Difficile même de retenir une intervention en particulier pour un projet qui place à ce point le collectif au centre de l’expérience. Émotion à l’état pur garantie.

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