En 2013, dans sa première création (et réussite) théâtrale When I Die, Thom Luz reconvoquait la vie de Rosemary Brown, cette pianiste qui disait entendre lors de séances médiumniques de grands compositeurs morts lui dicter des partitions. Treize ans et plusieurs autres créations après, dans ce même esprit de théâtre musical finement ciselé et construit, hypnotisant et drôle, le metteur en scène suisse présente son Don Quijote au Theater Basel.

Cet « opéra-pastiche » réunit un florilège, sur quatre siècles, d’œuvres musicales créées d’après Cervantès autour de son Ingénieux Hidalgo Don Quichotte de la Manche. Sur scène, l’auteur espagnol du XVIe siècle est incarné par l’excellent et facétieux Jan Bluthardt, qui campe en maître de cérémonie et en castillan ce narrateur séduisant tout autant romanesque que ses créations, façon Antonio Banderas dans Le Masque de Zorro.
Accompagné du chœur de ses cinq doubles, en tenues de torero noir et blanc, il donne vie aux mémorables Don Quichotte et Sancho Panza, incarnés par les barytons Dietrich Henschel et André Morsch, tout de blanc vêtus, comme une apparition narrative sur la feuille blanche. Bien que Dietrich Henschel ait parfois une ligne de chant imprécise, il nous embarquera toujours, comme dans son voyage vers les étoiles chez Massenet. André Morsch est lui bonhomie incarnée par la rondeur de sa voix, et l’on savoure ces deux Vladimir et Estragon beckettiens errant en quête d’histoires, passant avec maestria d’un style musical à un autre.

Après une ouverture compilant brillamment une brève exposition de chacune des œuvres utilisées ensuite, les 21 musiciens du Kammerorchester Basel dirigé par le vivifiant Eduardo Strausser se lancent dans la mort de Don Quichotte, selon la comédie héroïque de Massenet. Mais voilà, Don Quichotte se lève de son lit de mort, interrompt la plainte et quitte la scène par la salle en répétant, hilare et sous toutes les gammes, « je ne veux pas mourir », laissant Sancho aussi penaud que le permet le personnage dans le roman, nous répétant « il ne veut pas mourir ». Sancho reste esseulé, sommé par le chœur de décliner son identité dans une espagnolade tout à fait rossinienne…
Le spectacle progresse ensuite par d’habiles et touchantes mises en abyme, comme lorsque Sancho, tel un enfant, interrompt le délire de son maître et découvre, simplement émerveillé et incrédule, Cervantès sur l’estrade qui raconte au public ce que l’écuyer a enduré jusqu’ici. Ou quand les moulins sont les fascinantes ombres de nos héros, se multipliant à l’infini.

Devant le mot « Death » écrit face à nous, Don Quijote ne sera dès lors rien de plus et rien de moins qu'une longue digression – ou pulsion de vie –, en forme de pied de nez à cette mort qu’à l’image de l’hidalgo, nous (spectateurs) repoussons un peu plus loin le temps de ce spectacle. Geste mélancolique ou vanité artistique, ce pasticcio se pare aussi d'un magnifique hommage à l’opéra, comme quand nos deux anti-héros, ne sachant sur quel pied danser, dialoguent, alternant Telemann (Don Quichotte auf der Hochzeit des Comacho) et Conti (Don Chisciotte in Sierra Morena). Et quel vertige que de passer en quelques mesures d’un solo de violoncelle de l’opéra de Massenet – fil conducteur de ce spectacle – au Don Quixote de l'Autrichien Wilhelm Kienzl, puis à la Sonate pour violoncelle solo « Der Tod des Don Quixote » du compositeur contemporain espagnol Pedro Halffter !
Chaque Cervantès du chœur aura aussi son moment héroïque dans des airs qui les mettent tout à fait en valeur : le baryton-basse Marius Aron dans une bouleversante Chanson de la mort de Don Quichotte de Jacques Ibert (les trompettes comme une banda funèbre !), le baryton Nathan Schludecker dans la Chanson romanesque de Ravel (certes un peu grave pour lui), ou la mezzo Hope Nelson qui sublime la Dulcinée de Massenet, livrant sensuellement ces paroles féministes avant l’heure.
La soprano Harpa Ósk Björnsdóttir enfin, grâce à qui le spectacle se métamorphose en rêverie végétale dans un « From Rosy Bow'rs » (tiré du Don Quixote de Purcell) suspendu. Ou encore dans le rare Die Hochzeit des Camacho de Mendelssohn, où elle cherche le regard d’un Don Quichotte qui s’élance seul sur l’immense scène vide du théâtre, avec sa chaise en bois pour Rossinante de pacotille, chutant encore, et remontant toujours. Sublime métaphore de l’art du comédien s’il en est.

La mort venue, restera un livre, dont Cervantès tournera les pages – les siècles ! –, en même temps que les musiciens leur partition. Lecture qui par la bouche du chœur reviendra régulièrement en anglais, autre langue après toutes celles déjà utilisées, comme un écho universaliste à cette fable infinie. Oui, rêvons, sinon nous sommes perdus.





















