Un pied dans le violon, l'autre dans le journalisme musical : tous les mois, Pierre Liscia-Beaurenaut vous invite à plonger dans l'envers du décor, à la découverte du quotidien d'un jeune musicien professionnel écumant salles de répétition, concours de recrutement et rencontres avec les grands musiciens de notre temps.

Pierre Liscia
© Julien Hanck

Bonne année à toutes nos lectrices et lecteurs ! S'il est un pan de la vie de musicien que 2020 ne nous aura pas permis d'aborder dans cet Abécédaire, c'est bien la notion de pratique collective. Pourtant, dans un geste que l'on ose espérer annonciateur de meilleurs lendemains, le mois de décembre dernier m'aura donné l'occasion de m'investir dans un projet orchestral. Le CNSMD de Lyon est en effet parvenu, au prix de nombreux ajustements du planning (pour respecter le couvre-feu) et du dispositif scénique (gestes barrière obligent) à maintenir une session de travail dirigée par l'un des chefs de file de l'interprétation historiquement informée en France, violoniste-chef à l’archet aussi habile que son catogan est bien ajusté, curieux et touche-à-tout, enregistrant tantôt les concertos de Vivaldi, tantôt ceux de Chopin dans une version pour quintette sur instruments d’époque !

Hélas, malgré cette prestigieuse affiche, dans le TGV qui me ramenait en France après un éprouvant voyage en Allemagne et une rencontre avec certains des plus célèbres pédagogues du violon allemand (dont la grande Antje Weithaas à l’occasion d’une interview), je suis fébrile. Il ne me reste qu'une poignée d'heures avant la redoutée première répétition, et aucune des œuvres programmées – Les Noces de Figaro de Mozart et Pulcinella de Stravinsky – n’est une mince affaire. J'hésite, un temps, à sortir mon violon et à charmer mes voisins de mon talent de déchiffreur. Mais l'instrument étant fragile et un accident si vite arrivé, j'y renonce. Les circonstances ne me laissent plus le choix. Je me vois dans l'obligation de dégainer une botte secrète de musicien, bien connue dans le milieu, mais qui surprend le public jusque dans son principe : le déchiffrage à la table, sans instrument. Que l'on peut résumer en quatre principes simples : premièrement, barioler sa partition de signaux utiles à l'interprétation ; plus question de buter sur un intervalle biscornu, un bon gros « DEUX TONS » écrit en rouge réduira ce terrifiant « do bémol/fa bécarre-double-bémol » à un geste simple et évident. Deuxièmement, répéter les gestes instrumentaux dans le vide. Troisièmement, imaginer toutes les ruses musicales possibles pour faciliter l'exécution : si, lors d'un prochain concert, vous surprenez un musicien à froncer théâtralement les sourcils et à pratiquer un rubato extatiquement étiré sur les passages virtuoses du morceau, vous saurez qu'il est peut-être animé par un dessein moins noble que celui de la passion artistique. Enfin, et surtout : prier pour que, le moment venu, « ça passe » !

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Située juste après un passage lent, cette gamme très rapide et exposée n'est pas un cadeau !
© Pierre Liscia

Le lendemain, dans la salle de répétition, deux surprises nous attendent. D'abord, un plexiglas a été installé entre chaque musicien des pupitres des vents pour d’évidentes raisons sanitaires. Nous allons vite nous en rendre compte, cela pose de sérieux problèmes de transmission du son. Les bois, comme s'ils jouaient une symphonie de Mahler dans une grande salle, doivent anticiper leurs attaques, ne pouvant pas réellement compter sur un retour sonore des cordes. Ensuite, en guise de deuxième surprise, voilà une fâcheuse méprise : quelqu'un a mal lu le programme de notre concert, commandant ainsi au loueur de partitions la suite pour orchestre de Pulcinella, au lieu du ballet complet avec chanteurs que nous devons jouer. Panique à bord ! C'est comme si l'on vous annonçait de but en blanc que votre footing du dimanche se transformait en marathon.

Mais sitôt les surprises passées, une agréable routine de travail s'installe. Il faut dire que l'ensemble des musiciens, harassés par la longue interdiction des pratiques collectives et flattés par la présence d'un invité de renom, mettent tous du cœur à l'ouvrage. La pratique de l'orchestre dans les conservatoires supérieurs en France a pourtant été un sujet sensible. Longtemps, une certaine vision de l'excellence à la française a relégué les musiciens d'orchestre au second rang : le Conservatoire formait des jeunes solistes, et beaucoup de ceux d'entre eux qui « finissaient » musiciens d'orchestre y voyaient un échec personnel. Dans les années 90, les sessions d'orchestre étaient une option à laquelle certains étudiants réussissaient à échapper en choisissant un module spécial « musique contemporaine ». Enfin, les classes d'orchestre ont longtemps été confisquées par des chefs sans réel engouement pour la pédagogie, n'offrant aux élèves que leur seul regard sur la pratique orchestrale.

De nos jours, la situation a changée. Les conservatoires ont opté pour une politique de chefs invités, dont le prestige honore les étudiants (des chefs comme Mikko Franck, François-Xavier Roth ou Alexandre Bloch sont ainsi régulièrement invités à diriger les ensembles du CNSMD de Lyon), des modules complémentaires d'étude des « traits d'orchestre », ces extraits de pièces orchestrales demandées lors des concours de recrutement, ont été créés et, conséquence prévisible, le niveau dans les orchestres professionnels ne cesse de grimper.

Les musiciens se préparent, devant une forêt de plexiglas...
© Pierre Liscia

Au fil des répétitions enthousiastes s'organise ainsi, sous la direction de notre violoniste-chef invité, une restructuration de l'espace sonore. Les figures musicales sont systématiquement associées à des réflexes d'interprétation qui visent à donner hiérarchie et cohérence au propos. Un intervalle dissonant ? On le soulignera avec malice en augmentant la nuance ou le timbre. Des croches d'accompagnement dans les cordes ? On les jouera percussives au possible, quasi col legno (c’est-à-dire avec le bois de l’archet), et (c'est le cas dans l'ouverture des Noces) très légèrement en avance sur le temps pour créer une dynamique plus légère. Un trille sera attaqué par la note la plus aiguë et de façon plus mordante que d'ordinaire. Ajoutons en plus quelques surprises pour les violonistes, comme l'emploi dans Mozart de ce coup d'archet détaché à la pointe et très sec, quasiment martelé, une façon de jouer chère à l'école française et russe du XIXe siècle (réécoutez les enregistrements live de David Oistrakh !) mais moins adaptée au goût contemporain.

Deux façons de jouer une partie d'accompagnement de Mozart. Laquelle préférez-vous ?

Il était aussi fort curieux de travailler Pulcinella dans une version « baroquisante ». « Regardez précisément la partition de Pulcinella, la direction de ses articulations, et vous vous rendrez compte que Stravinsky avait compris beaucoup de choses quant à la façon dont on aborde, encore aujourd'hui, la musique baroque », nous explique notre chef au cours de notre première séance de travail. C'est effectivement saisissant : sous les valeurs longues, des decrescendos nous invitent à « laisser tomber » la note tandis que, dans le même objectif, ma partie d'accompagnement de la célèbre sérénade est composée d'un enchaînement de croches et de silences plutôt que de valeurs longues. Finalement, Stravinsky recrée, peut-être sans le savoir, les dynamiques d'interprétation qu'induit l'usage de l'archet baroque.

La configuration « sans chef » est également une nouveauté pour beaucoup d'entre nous. La leçon est édifiante : là où un chef a souvent besoin de temps pour construire son autorité auprès des musiciens, notre violoniste-conducteur, lui, sait immédiatement se lancer dans les considérations instrumentales les plus épineuses, sans pincettes mais avec diplomatie tout de même : son statut d'instrumentiste au milieu des autres lui confère l'attention de tous. Sa confiance est telle qu'il met à la disposition des étudiants sa collection personnelle d'archets baroques et classiques le temps des répétitions. « Ils ne sont pas tous excellents, vous me pardonnerez » plaisante-t-il. Dans quel autre secteur de l'éducation verrait-on de telles marques de confiance et d'estime mutuelle ?

La série terminée (par une série d'enregistrements covid-compatibles), on a conscience, dans tous les pupitres, d'avoir vécu un moment rare. Dans le contexte actuel, maintenir une session de travail collectif relève de l'exploit. Et pourtant, n'ai-je pas plus appris lors de cette semaine d'orchestre qu'au cours des six mois qui l'ont précédée ? La pratique collective enseigne les réflexes, l'écoute, la diplomatie, le vivre-ensemble. Dans le vaste éventail des activités qui partitionnent la vie d'un musicien, rien n'a plus de valeur que de jouer à plusieurs. Toutes les autres activités sont en comparaison, pour reprendre une tristement célèbre locution, non-essentielles.