Quel plaisir d'aller assister à un concert au Théâtre des Bouffes du Nord, auquel le metteur en scène et directeur Peter Brook avait donné un éclat retentissant. C'est ici qu'ont été imaginés des spectacles qui ont marqué la vie culturelle européenne pendant trente ans, dont Le Mahabharata, spectacle de neuf heures qui triomphera au Festival d'Avignon en 1985, avant de devenir un film et une série télévisée diffusés dans le monde entier. Spectacle fondateur d'un nouveau théâtre, comme La Tragédie de Carmen avait quatre années plus tôt changé le regard porté sur l'opéra de Bizet : créée aux Bouffes du Nord, cette pièce sera donnée partout en France. Le bâtiment faisait lui-même partie de l'aventure initiée par le metteur en scène britannique. Son état de délabrement et de dénuement volontaire – parfaitement entretenu jusqu'à aujourd'hui – met à nu les structures du théâtre à l'italienne. Et la salle est si bien cachée dans un grand immeuble haussmannien d'habitation qu'on passe devant sans soupçonner qu'elle est là, posée à côté du métro aérien sous lequel sont installées ces temps-ci des tentes d'immigrés en attente d'une vie meilleure.

C'est assez paradoxalement un peu de cet esprit et de ce « décor » intellectuel que l'on retrouve ce soir, pour le récital de Gabriel Durliat organisé par La Belle Saison. Ce jeune pianiste de 25 ans s'est fait remarquer par un disque au programme composé de pièces de Bach et de Fauré, de transcriptions et d'originaux, joué d'une façon admirable et plus que cela : ce fort en thème a eu le culot de terminer L'Art de la fugue par un irrésistible addendum composé en hommage à Fauré. Titulaire de six prix du CNSMD de Paris, choisi sur concours pour être chef assistant à l'Ensemble intercontemporain, Durliat est de ces jeunes talents à l'orée d'une carrière qui peut prendre plusieurs chemins.
Il se présente au public et félicite longuement ceux qui ont rendu possible ce concert donné en tournée, comme s'il recevait un César, d'une voix grave mais pas toujours bien articulée. Il parle beaucoup et de façon enjouée de Liszt, de Berlioz dont il va jouer la Symphonie fantastique transcrite par le premier, réputée injouable comme il le précise, mais qu'il va quand même jouer, comme il le dit. Après l'entracte, il parlera de nouveau, de Liszt et de sa Sonate en si mineur. Aurait-il mieux fait d'entrer, de saluer le public malheureusement pas très fourni ce soir et de jouer ? On n'est pas loin de le penser. Le public ne peut illico passer de paroles assez futiles à l'un des chefs-d'œuvre du XIXe siècle. On n'a pas besoin non plus de se prosterner devant le chef-d'œuvre, juste d'être au calme. Et peut-être le pianiste lui aussi finalement qui, malgré une tête bien faite qui tiendra son discours de mieux en mieux, joue quand même de façon un brin trop vite ici, un brin désinvolte là, montrant plus le caractère diabolique du compositeur que son côté mystique. Et puis il force beaucoup sa sonorité dans une acoustique parfaite qui ne nous épargne rien, sur un piano un peu désaccordé qui n'a pas vu la visite d'un technicien à l'entracte.
Dans la Fantastique, Durliat y était allé sans se retenir quand il l'aurait fallu. La transcription de Liszt est en quelque sorte une métaphore de la salle des Bouffes du Nord, qui ne retient que la trace sensible de ce que fut son décor originel. Durliat a trop d'idées en tête, il connaît trop bien l'orchestration de Berlioz, il a trop la volonté de retrouver l'orchestre, de le diriger. Il réussit très bien les passages où Berlioz se joue des instruments comme Liszt du piano, il sait imiter les sons étranges des cordes ou faire couiner les vents sarcastiques à découvert mais, dès que le compositeur fait tonner tous les pupitres, Durliat n'a pas les moyens de ses ambitions sonores et il brutalise l'instrument comme Berlioz justement ne le fait jamais de l'orchestre. Injouable vraiment cette Fantastique ? Non, mais il faut savoir la rêver sur le piano comme Liszt à su le faire, faire croire que, faire entrevoir pour mieux faire entendre. Il faut être un magicien du clavier pour oublier l'orchestre, le « vrai », et inventer ainsi un autre décor de théâtre.


