Pour ce concert inaugural du Klarafestival 2026 qui s’étend sur dix jours en ayant pour thème « Where is home ? », la grande salle Henry Le Bœuf est remplie jusqu’au dernier siège d’un public venu moins pour l'Orchestre symphonique de la Radio suédoise et son ex-directeur musical Esa-Pekka Salonen que pour une vedette en la personne de Yuja Wang – on ne va pas tarder à s’en rendre compte aux applaudissements et aux cris d’extase accueillant la pianiste au moment de son entrée en scène.

La pianiste chinoise s’attaque pour commencer au peu connu Premier Concerto pour piano d’Einojuhani Rautavaara. Le compositeur finlandais l’écrivit en 1969 en y affirmant son opposition au style sériel alors dominant qu’il trouvait « ascétique et fade ». L’œuvre se veut riche et grandiose dans la grande tradition de la virtuosité post-romantique, tout en incorporant certains acquis de la musique contemporaine, comme l’usage de clusters de la main ou de l’avant-bras dans une partie soliste très virtuose. Après avoir attaqué bille en tête l’introduction pour piano solo avec force décibels et une sonorité assez agressive, la soliste s’intègre ensuite très bien dans l’orchestre et allège heureusement sa sonorité dans les passages lyriques.
Après la débauche d’énergie du « Con grandezza » initial dont le côté machiniste fait parfois penser à Prokofiev, l’« Andante ma rubato » médian débute sur une atmosphère rêveuse bienvenue qui ne tarde cependant pas à devenir plus menaçante. Le piano comme l’orchestre sont traités ici dans un style post-romantique où Rachmaninov n’est jamais loin. L’écriture pianistique montre clairement que Rautavaara connaît aussi très bien son Debussy et son Ravel (mystérieuses processions solennelles en octaves, délicats passages « aquatiques », glissandos) sur fond de mélodies bien diatoniques aux cordes. Dans la grande cadence qui conclut le mouvement, Yuja Wang alterne de beaux passages délicats avec des clusters qui sont attaqués comme au marteau-piqueur. La soliste impressionne dans le finale par ses infaillibles doigts d’acier avant que l’œuvre ne s’achève sur une brève apothéose à fort parfum hollywoodien.
Après ce tour de force de pianisme athlétique, c’est une autre facette de son talent que nous fait entendre la pianiste après l’entracte dans le Concerto pour la main gauche de Ravel. Après les impressionnants grommellements orchestraux introductifs, Yuja Wang trouve parfaitement le ton menaçant et mystérieux de l’œuvre. Irréprochable de style et de sonorité, elle s’intègre toujours très bien à l’orchestre quand il le faut, ne tire en aucune façon la couverture à elle et dialogue finement avec les vents. Dans la cadence, la pianiste fait parfaitement ressortir la mélodie au pouce sans le moindre heurt et dans une magique sonorité opalescente. Salonen lui offre un accompagnement attentif et franc, mais assez prosaïque et manquant de mystère et de magie ravélienne.
Il faut admettre que ce chef indiscutablement talentueux n’est malheureusement pas dans sa meilleure forme ce soir-là. Il y a quelque chose dans sa direction qui, au-delà d’une indiscutable honnêteté, témoigne d’un manque de ressort, d’une forme de fatigue interprétative due peut-être aux aléas d’une tournée.
On l'a senti dès la Septième Symphonie de Sibelius qui ouvrait le programme. Bien sûr, la calme maîtrise de Salonen impressionne ainsi que son intelligence de la trame de cette œuvre auxquelles les flûtes chastes, froides presque de l’orchestre prêtent des couleurs appropriées. Mais cette interprétation reste trop dans la zone de confort d’un chef et d’un orchestre familiers de cette musique dont le côté si minéral, irréductible, énigmatique est ici à peine effleuré.
Les mêmes remarques valent pour La Mer de Debussy qui refermera le concert. « De l’aube à midi sur la mer » est à juste titre éclairé d’un soleil cru et éblouissant, mais les « Jeux de vagues » sont peu sensuels, en dépit de l’impeccable clarté avec laquelle le chef étage les plans sonores, et malgré la belle intervention du cor anglais. Heureusement, la température émotionnelle monte dans le « Dialogue du vent et de la mer » conclusif, où le chef et l’orchestre mettent enfin de la vie dans la musique, les trompettes notamment se couvrant de gloire.


