En Mars 2017, Igor et Moreno présentaient Idiot-Syncrasy au Théâtre des Abbesses. Fondé sur la répétition d’un seul mouvement (sauter sur place), ce spectacle éminemment drôle avait conquis le public, notamment grâce aux gags improbables et presque touchants insérés ici et là pour casser le rythme apparemment linéaire de la représentation. En janvier 2019, nous découvrons la nouvelle création du duo, Andante, conçue en collaboration avec Eleanor Sikorski et Giorgia Ohanesian Nardin. Mais c’est un tout autre style que les artistes explorent, bien que leur esthétique chorégraphique reste reconnaissable ; au lieu de choisir l’humour, le duo façonne cette fois un spectacle à l’atmosphère douce, étrange et apaisante, invoquant des pratiques comme l’introspection ou la méditation. Sans début ni fin déterminés, Andante semble flotter dans un autre espace-temps. Si l’aspect relativement novateur (du moins original) de la démarche est appréciable, et l’expérience plutôt intéressante à vivre, certains spectateurs n’adhèrent pas du tout. De quoi s’interroger sur la nature de l’art en général, et du spectacle vivant en particulier.

<i>Andante</i> (ch: Igor et Moreno) © Alicia Clarke
Andante (ch: Igor et Moreno)
© Alicia Clarke

Dans la majorité des cas, le début d’une représentation est indiqué par une série d’éléments clairement identifiables, de la fermeture des portes de la salle, jusqu'au démarrage de la musique et donc début du spectacle. Mais ici, point de signaux aussi nets ; la musique est déjà lancée quand le public commence à entrer, et son intensité augmente progressivement jusqu’à ce que les conversations s’arrêtent tant elle devient forte. Assourdissante même, pendant plusieurs secondes. Noir salle, arrêt brusque du son tonitruant, plus rien… Un monsieur commente presque à haute voix : « Ouf ». Et soudain, des explosions de pétards sur scène ! Il semblerait qu’Igor et Moreno ne soient pas à court de facéties. Pourtant, après ces quelques surprises introductives, le ballet rappelle sur de nombreux points le précédent : s’accompagnant eux-mêmes de simples « om » entonnés bouche fermée, les quatre danseurs (dont une danseuse) marchent sur le plateau, dans la salle, en cercles, seuls puis en formant des groupes, créant des figures dans l’espace et changeant parfois de direction ou le rythme des pas. C’est lent et assez long, très relaxant aussi. Le but est presque l’absence de virtuosité ; ce n’est pas ce qu’on remarque sur le moment, il n’y a pas d’analyse requise devant des mouvements si simples et si neutres, seulement un lâcher-prise visuel et mental qui ressemble profondément à un exercice de pleine-conscience. Sauf qu’ici, il n’est pas vraiment volontaire, juste vécu par nécessité (et peut-être d’autant plus intense que l’inconscient a surgi sans crier garde).

La deuxième partie du spectacle s’ouvre sur un geste fort qui bouleverse l’espace et le rend théâtral, chargé de sens, voire modifié dans son essence : les danseurs soulèvent un grand voile blanc jusqu’alors replié au fond du plateau ; s’en échappe alors une épaisse fumée qui s’approche du public, recouvre successivement les rangées de spectateurs, et s’avère à la stupeur générale être de l’encens, au parfum suave et enveloppant. Cet effet spectaculaire, à la fois pompeux et intimiste, nous plonge littéralement dans une atmosphère à mille lieues du divertissement – un environnement propice à la réflexion, au recueillement, à la contemplation. La chorégraphie continue, plus travaillée désormais, ciselée selon des impulsions créant des contrastes de dynamique. Des enchaînements de coupés ballonnés, pas de bourrée, et autres petits sauts et glissades entraînent les danseurs dans une succession de figures à quatre, de plus en plus effrénée, puis ralentie, puis accélérant à nouveau au fur et à mesure que le cercle se distend ou se resserre. Ainsi, la notion de répétition est toujours omniprésente, et le caractère hypnotique de la chorégraphie s’intensifie même grâce aux jeux ondoyants de lumière déployés dans la fumée, donnant l’impression déroutante de se trouver au beau milieu d’un rite, cyclique et ésotérique. La musique diffusée en fond est faite de sons graves et sourds, qui arrivent par vagues, et de véritables bruits de vagues finissent par s’y mêler. Une invitation de plus en plus évidente à la relaxation, à l’assoupissement…

<i>Andante</i> (ch: Igor et Moreno) © Alicia Clarke
Andante (ch: Igor et Moreno)
© Alicia Clarke

Peu à peu, les danseurs se désolidarisent et tournent leur corps vers le public. Désormais, plus de figures à travers l’espace-fumée, un simple jeu d’apparition et de disparition : chaque corps (dont on ne distingue parfois que les jambes) s’approche tour à tour du bord de la scène, se montrant brièvement, puis se laisse à nouveau happer en toute hâte par le monde énigmatique qui se cache derrière les volutes de fumée tourbillonnantes. Au bout de quelques minutes, cette scénographie poétique devient quelque peu lassante, ce qui ne l’empêche pas de rester véritablement délassante… Vaut-elle la peine de s’être déplacé ? La fumée et le mystère l’emportent finalement sur tout le reste, planant au-dessus de la scène et dans la salle, sans que l’on comprenne bien si les danseurs vont revenir ou non. Les rangées se vident peu à peu, un applaudissement à moitié ironique fuse enfin, immédiatement interrompu par des huées. Frustration, ennui, énervement, rêverie, amusement… Quelle que fût l’impression qui nous a envahis, ce spectacle n’aura en tout cas laissé personne indifférent. Et n’est-ce pas le but ?

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