Le premier des deux programmes proposés ce week-end par la Staatskapelle de Dresde à la Philharmonie a de quoi surprendre : alors que les orchestres en tournée jouent plutôt des œuvres associées à leur identité musicale, voilà que la phalange saxonne se risque à jouer en France… de la musique française ! Et pourtant, le résultat s’avère fascinant, tant du point de vue purement sonore que de l’éclairage musical apporté, à l’image d’une Mer de Debussy qu'on va avoir l'impression de redécouvrir.

Daniele Gatti dirige la Staatskapelle de Dresde à la Philharmonie © Clément Savel
Daniele Gatti dirige la Staatskapelle de Dresde à la Philharmonie
© Clément Savel

Directeur musical de la Staatskapelle, Daniele Gatti est en symbiose avec son orchestre. Fidèle à son style, il met en évidence de nombreux détails de la partition avec une précision d’orfèvre sans verser dans le superficiel : les trémolos des violons, presque imperceptibles au début des « Jeux de vagues », une entrée des contrebasses dans le finale… Son travail des plans sonores est étourdissant, permettant d'entendre toute la richesse de l’orchestre de Debussy, où les cordes restent souvent en arrière-plan (enfin un début pianissimo qui le reste autant que demandé par la partition !), et où les interventions des harpes et des percussions colorent les atmosphères par légères touches.

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Cette gestion des plans sonores se double d’une narrativité captivante. La progression des tempos du deuxième mouvement, entre moments contemplatifs et lyrisme plus vif mais toujours élégant, culmine dans un passage valsé soutenu par les pizzicatos des contrebasses. Alors que les deux premiers numéros du triptyque dépeignaient une mer très jolie mais très sage, plus proche des scintillements de l’Elbe qui traverse Dresde, le « Dialogue du vent et de la mer » apporte une brutalité atlantique bienvenue. Mettant en valeur les raclements wagnériens façon Ring, exacerbant les dissonances, Gatti fait évoluer sa direction, avec des gestes lourds et profonds qui façonnent la texture orchestrale.

Gautier Capuçon, Daniele Gatti et la Staatskapelle de Dresde à la Philharmonie © Clément Savel
Gautier Capuçon, Daniele Gatti et la Staatskapelle de Dresde à la Philharmonie
© Clément Savel

Il faut dire que le chef italien a un orchestre somptueux à sa disposition. Au-delà de son homogénéité indicible, notamment au sein des cordes, c’est sa faculté à envisager chaque note au cœur d’un phrasé général qui éblouit. En témoigne le soin apporté aux accords de ponctuation du Concerto pour violoncelle n° 1 de Saint-Saëns donné avant La Mer : alors que ces derniers sont souvent jetés sans ménagement, ils irradient de maîtrise, chacun ayant une longueur bien définie. C’est finalement un retour à l’essence du son, composé d’une attaque, d’un développement et d’une terminaison. La Staatskapelle investit ces trois dimensions nécessaires pour atteindre l’excellence artistique.

Difficile d’imaginer contraste plus marqué entre le jeu rond et fin de l’orchestre et la flamboyance de Gautier Capuçon. Pourtant l’alchimie opère, et s’avère même propice à une interprétation de référence. Si le violoncelliste français sait solliciter son instrument pour envoyer des kilos de lyrisme avec un vibrato large et un archet intense, le soliste sait se fondre dans l’écrin soyeux de l’orchestre avec des nuances piano très recherchées au début du deuxième mouvement et des bariolages virtuoses aussi précis que dosés au cours du « Molto allegro ». Capuçon réussit ainsi à mettre son éloquence des grands soirs au service de l’œuvre et du collectif, préfigurant un bis donné avec le concours du pupitre de violoncelle de l’orchestre : un arrangement par Jérôme Ducros du « Duo des fleurs » de Lakmé, transformé en conversation artistique entre musiciens d’exception.

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Daniele Gatti dirige la Staatskapelle de Dresde à la Philharmonie © Clément Savel
Daniele Gatti dirige la Staatskapelle de Dresde à la Philharmonie
© Clément Savel

Pour encadrer ce corps de programme français, la Staatskapelle, qui a créé Rienzi, Le Vaisseau fantôme et Tannhäuser présentait tout même quelques pièces au cœur de son répertoire historique avec deux pages orchestrales de Wagner. Avant de regagner l'arrière-plan chez Debussy, les cordes se sont distinguées dans le prélude de l’acte I des Maîtres chanteurs qui ouvrait la soirée, avec une justesse d’ensemble infaillible et un accord des archets inouï. Maîtres d’un art de conduire et soutenir le son sans jamais le saturer, les musiciens font avancer le discours avec fluidité, en dessinant une vaste arche aux nuances enivrantes.

Le changement de ton est complet pour Tristan et Isolde en fin de programme. Alors que tout au long du concert le chef paraissait particulièrement détendu, le voilà qui change de personnalité : sa baguette accumule et relâche une pression terrible pour un « Prélude » en forme de déflagration d’émotion. Ses fluctuations de tempo poussées à l’extrême en font un moment d’introspection psychologique extrêmement complexe et torturé, au détriment d’une certaine fluidité. La « Liebestod », émergeant des brumes, renoue avec une musicalité plus naturelle et clôt une soirée d’extase sonore. Depuis le légendaire enregistrement de l’opéra avec Carlos Kleiber en 1982, la Staatskapelle n’a rien perdu de sa superbe !

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