C’est avec une curiosité particulière que l’on retrouve avec intérêt la nouvelle salle de concert des Mélèzes pour le récital de la soprano Julie Roset, accompagnée au piano par Susan Manoff : les réserves émises la veille sur la qualité acoustique du lieu seront-elles confirmées ? Malheureusement oui. Si la chanteuse dispose d’une voix lumineuse à l’émission très nette, la salle à moitié vide – corollaire d’un concert un après-midi en semaine – transforme la Source vive en petite cathédrale pour quiconque est assis au-delà des dix premiers rangs. Ce jugement n’est pas une condamnation sans appel, il sera intéressant de constater l’évolution de l’acoustique suite aux réglages qui ne manqueront pas d’être peaufinés à l’issue de l'édition 2026 du festival des Rencontres Musicales d’Évian.

Les deux musiciennes n’en livrent pas moins un récital magistral. Certes c’est un programme bien rodé, qu’elles ont enregistré en janvier pour Alpha sous le titre « M’a dit amour », une sélection personnelle d’une multitude de mélodies françaises sur le thème de l’amour naissant autour de l’esthétique debussyste. A force de tourner pourrait s’installer une forme de lassitude : il n’en paraît rien tant le duo resplendit de fraicheur et de complicité.
Chez Susan Manoff, il y a cette précision d’orfèvre dans l’émission du son. Les attaques sont précautionneuses, le jeu de pédale dosé au millimètre, le tout dans un demi effacement qui n’est qu’apparent. Les basses sonnent à leur juste mesure, comme pilier de la mélodie et de l’harmonie sans jamais envahir l’espace sonore. La pianiste réussit à produire un jeu perlé jusque dans les nuances piano les plus infimes et les tempos les plus lents. Tout cela se mêle insensiblement pour culminer dans « En sourdine » de Debussy et « La Reine de cœur » de Poulenc.
Cette maîtrise de la demi-teinte laisse entrevoir ça et là quelques éclats discrets lors de moments choisis, comme lorsque le piano illustre les « clochettes » de La Romance d’Ariel de Debussy ou dans les arpèges éloquents qui ouvrent « La colombe poignardée » de Beydts. Deux pièces pour piano seul, le prélude de Debussy « La Fille aux cheveux de lin » et « Le Banc songeur » de Hahn, permettent de se plonger complètement dans une pâte sonore dont la transparence et l’onirisme ne sacrifient pas le timbre et la conduite des phrases.

La construction du programme a ceci d’intelligent qu’il permet d’alterner en pièces mélodiques et pièces plus théâtrales. Julie Roset prend un malin plaisir à jouer la comédienne dans ces dernières, pour le plus grand divertissement du public : elle se transforme en chat dans « Le Petit Serin en cage » de Beydts ou ronfle à grand fracas sur le piano dans La princesse au petit pois d’Aboulker. La précision de la diction donne du mordant au texte, insiste sur ses aspects comiques. Quelle virtuosité dans Je t’aime d’Aboulker, une future Reine de la Nuit se cache dans ce numéro !
C’est cependant dans les pièces plus contemplatives que Julie Roset touche au cœur. De sa voix pure qu’elle module à sa guise pour appuyer ponctuellement telle ou telle note, la soprano maîtrise l’art de la prosodie et déploie d’immenses phrases d’un trait dense et envoutant. Les vocalises magnétiques de La Fille aux cheveux de lin de Debussy, la solennité de « L’Oiseau bleu » de Beydts, les reflets argentés du Pêcheur de lune de Rosenthal : toutes ces qualités nous font attendre avec impatience une première Mélisande. Sa fontaine prendra Source à Évian.
Le voyage de Pierre a été pris en charge par les Rencontres Musicales d'Évian.



















