Pour un public venu écouter Mendelssohn et Tchaïkovski à La Seine Musicale, la découverte de la musique spectrale de Luc Brewaeys peut être abrupte. L’avant-concert proposé par l’ensemble SPECTRA offre ainsi une mise en oreille bienvenue. Avec un choix de quatre pièces variées et un effectif ne dépassant pas huit musiciens, ses membres dirigés par Filip Rathé résument en trente minutes l’esthétique du compositeur belge et de la musique spectrale en général. Si cette musique de textures et de transformations n’est pas la plus immédiatement accessible, le travail technique individuel et de mise en place collective de chaque œuvre est bluffant. Il culmine dans Cardhu, pièce d’un Brewaeys facétieux déclarant sa flamme au whisky du même nom : si sa dégustation entraine une telle explosion de saveurs, la gorgée en vaut le détour.

Martijn Dendievel © Thomas Beyerlein
Martijn Dendievel
© Thomas Beyerlein

Un hommage peut en cacher un autre : alors que l’auditorium de La Seine Musicale s’est finalement rempli, le « vrai » concert débute avec la Symphonie n° 3 du compositeur belge, sous-titrée « Hommage » car dédiée à la mémoire d’Aaron Copland. Les musiciens de SPECTRA intègrent les rangs de l’Orchestre Symphonique de Flandre pour son exécution. L’œuvre révèle un maître de l’orchestration tant la palette sonore est large : association innovante des violons et cloches tubulaires, bruitages de respiration par les instruments à vents, mélange d’harmoniques des cordes et de cymbales jouées avec archet, etc. Le premier mouvement lasse rapidement par son aspect chaotique où les à-coups se bousculent ; la deuxième partie, structurée autour de deux crescendos, est en revanche assez fascinante par sa progression diffuse entre textures et rythmes, admirablement menée par Martijn Dendievel à la baguette.

Après un tel foisonnement, on attendait un orchestre à même de rendre le raffinement du Concerto pour violon en mi mineur de Mendelssohn. Contre toute attente, l'ensemble péchera par une interprétation trop uniformément concrète. L'entrée des cordes et des timbales définit une atmosphère opaque, brouillard plutôt que brise légère. Plus loin, la volonté de mise en avant du thème aux violoncelle rate son effet car le reste de l'orchestre est trop fort. Ailleurs, une batterie aux cors et bassons alourdit l'accompagnement. Comme si l'auditeur devait impérativement entendre de manière très matérielle chaque note plutôt que de la deviner grâce aux enchainements harmoniques fluides et se laisser porter.

C'est donc à la violoniste Liya Petrova que revient la difficile tâche de donner de l'intérêt à une œuvre où elle ne sera jamais pris en défaut techniquement. Si la première partie du premier mouvement manque légèrement de respiration, les phrases habilement menées s'enchaînant souvent immédiatement, avec un vibrato relativement uniforme, la cadence (au cours de laquelle sa gestion des arpèges est magistrale) et la réexposition semblent libérer une artiste en confiance.

L'« Andante » est pris relativement vite et a tendance à tracer sa route sans beaucoup d'hésitation rêveuse, mais la respiration est bien là. C'est finalement le troisième mouvement qui parachèvera la progression dramatique de la violoniste : sa virtuosité lui permet de phraser chaque motif sans se noyer dans un flux de notes à nouveau irrésistiblement conduit.

Au retour de l’entracte, la Symphonie n° 1 de Tchaïkovski, « Rêves d’hiver », confirmera la très bonne impression que nous avait faite Martijn Dendievel dans Brewaeys. Le chef, qui dirige à nouveau par cœur, fait montre d’une connaissance aboutie de l’œuvre. Le deuxième mouvement est le grand moment du concert : rayonnant de lyrisme et d'esprit dansant, l’orchestre bâtit un arc narratif passionnant en suivant les courbes des lignes dessinées par les bras de Dendievel, qui sait également revenir à une battue plus structurée quand il le faut. Les qualités de textures entendues lors de l’ouverture de la soirée sont de retour, notamment au sein d’un grisant ensemble de cordes, et le scherzo qui suit bénéficie de l’inertie dansante malgré quelques décalages.

Les deux mouvements extrêmes sont moins heureux, entre prosaïsme des basses sans réelle progression dans un premier « Allegro » relativement confus en termes de plans sonores, et un finale qui ne fait pas oublier les grosses ficelles de son architecture, notamment sa fugue académique alourdie par quelques ruptures d’élan. L’exécution générale n’en laisse pas moins curieux de l’évolution de l’orchestre sous la direction de ce chef qui prend officiellement ses fonctions de directeur musical lors de cette mini tournée frontalière : on les imagine parfaitement dans des suites de danses extraites des ballets du compositeur russe.

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