Sous la présidence de Jean-Luc Soulé et la direction artistique de Véronique Iaciu, le Festival du Périgord Noir fête cette année ses quarante ans et les vingt ans de son Académie Baroque Internationale dont la vocation pédagogique attire de nombreux étudiants depuis sa création en 2002 par Michel Laplénie. Située à une dizaine de kilomètres des grottes de Lascaux dans le village de Saint-Amand-de-Coly dont les spécialités aux noix attirent les touristes gourmets, cette structure pédagogique éphémère accueille depuis 2016 le chef d'orchestre Iñaki Encina Oyón qui a su donner une dimension internationale à ce stage de perfectionnement technique et artistique ; le violoniste Johannes Pramsohler et le claveciniste Benoît Babel en sont les chevilles ouvrières auxquelles se sont jointes cette année plusieurs personnalités du monde musical dont le coach vocal Carlos Aransay et le violoncelliste Christophe Coin.

Le concert instrumental du 16 août dans l'abbaye de Saint-Amand-de-Coly
© Paul Denais

À l’issue d’un stage d’une dizaine de jours, un concert instrumental et une œuvre lyrique sont restitués dans le cadre magnifique de l'abbaye de Saint-Amand-de-Coly. Le concert du 16 août nous plonge dans l'univers sonore qui a impressionné durablement le jeune Haendel au cours de quatre années passées à Rome et fait une incursion vers le style cosmopolite de l'Allemand Heinichen. Évocation de ces années de jeunesse, l'ouverture de la cantate « Donna che in ciel » du Saxon ouvre le programme ; les accents tourmentés du Grave initial, l’urgence fébrile du fugato sont parfaitement réalisés par un ensemble de cordes aux textures tour à tour opulentes et délicates, la qualité de la mise en place et l'ambitieuse échelle des nuances servent un discours solidement construit. Avec Alessandro Scarlatti, les caractères de la suite de danses qui inspireront tant Muffat se mêlent aux figures obligées des marches et des dissonances, les couleurs très étudiées du Largo en détaillent les reflets moirés.

Plus ouvert au style français, le langage de Heinichen met en valeur l’expertise des violonistes Guillermo Santonja et Damaris Heide-Jensen dans un discours aux accents subtils, riche en invention mélodique et occasionnellement traversé de fusées virtuoses impeccablement exécutées. Élève de Bononcini et successeur de Corelli dans l’orchestre de l'église Saint-Louis-des-Français à Rome, Valentini prouve que la forme du concerto à quatre violons n’est pas l’apanage exclusif de son contemporain Vivaldi. Œuvre virtuose divisée en huit parties, ce Concerto en la mineur op. 7 n° 11 fait briller les violons mais on y remarquera également le violoncelle incandescent du jeune Robin de Talhouët et le toucher sonore de Melchior Alexander Kupke au clavecin. Nourrissant le concertino de traits brillants, Johannes Pramsohler et Livia Camprubí Bueno donnent une énergique impulsion au solaire Concerto grosso en ré de Corelli dont l'éclat est pour l’occasion rehaussé par les trompettes de Magali Herrera et Clément Cherencq. Il est en effet attesté dans des documents d’époque que l'orchestre de Corelli s'est vu adjoindre des vents, le résultat est spectaculaire même si la profondeur du dispositif instrumental donne lieu à d’inévitables décalages.

Le concert instrumental du 16 août dans l'abbaye de Saint-Amand-de-Coly
© Paul Denais

Après ce concert particulièrement réussi, la soirée du 18 août sera consacrée à l'oratorio La Resurrezione de Haendel dans sa version complète, deux soirées permettront d’entendre l’intégralité des étudiants chanteurs. Pour l’occasion, le continuo particulièrement ample fait appel à deux clavecins, un orgue, un théorbe et s’appuie tour à tour sur différentes combinaisons de viole, contrebasse et violoncelle. En dépit du temps de répétition très court, on apprécie la belle cohésion de l'orchestre dont l'articulation est cependant un peu noyée dans la généreuse acoustique, la concentration des jeunes stagiaires sur près de deux heures et demi de récits et d'arias dont toutes les reprises sont respectées, et la fluidité du geste d'Iñaki Encina Oyón si peu fréquente chez les chefs de la scène baroque.

Ainsi guidés avec bienveillance et précision, les jeunes musiciens donnent le meilleur. On remarquera la belle constance de la violiste Hyérine Lassalle dans le mystérieux récit « Notte, notte funesta », le hautbois expert et élégant de Nina Alcaniz, les compétences multiples de David Charnley aux flûtes et au hautbois. Indispensables soutiens du phrasé et de la couleur, les claviéristes sont particulièrement au fait de leur tâche, on soulignera au clavecin principal la constance et l’aplomb de Maria Kaczmarek.

La Resurrezione de Haendel au Festival du Périgord Noir
© Paul Denais

Le niveau du plateau vocal, élevé, est également très homogène : les sopranos Ana Escudaro et Natacha Nocetti vocalisent avec facilité dans les airs virtuoses mais abordent très différemment les figures de l'Ange et de Marie-Madeleine dans l'élégie et le genre pastoral. La voix lumineuse de la première, le chaud médium de la seconde creusent à propos les caractères, les artistes semblent également rompues à l’art du récitatif. On ne peut qu’admirer le timbre argenté et la projection souveraine du ténor Juan De Dios Mateos et cette ligne belcantiste dont l'élégance convainc totalement dans ce répertoire. Le baryton Vladimir Rueda possède un abattage indéniable, un timbre minéral et profond, il négocie avec beaucoup d’aplomb les traits impossibles que Haendel lui réserve dans l’air « Caddi, è ver » et passe sans problème un orchestre un peu lourd ; les intervalles de « Per celare » sont par ailleurs négociés avec une belle autorité. Au sein de cette distribution de qualité, la contralto Angeline Moizard apporte un charisme tout personnel, le timbre d’une belle homogénéité ne souffre d’aucun des artifices si fréquents dans ces tessitures singulières, la technique permet des pianissimos impalpables et des phrasés admirablement soutenus et le public retiendra son souffle dans l’air « Augelletti ruscelleti ». 

Fruit d’une synergie idéale entre artistes enseignants et responsables artistiques, l'Académie Baroque Internationale du Périgord Noir 2022 est indéniablement un excellent cru.


Le voyage de Philippe a été pris en charge par le Festival du Périgord Noir.

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