Il faut se méfier du mot « déambulation » pour qualifier Ocean Cage. Au sein du Théâtre de la Cité internationale, le public est certes invité à circuler librement, sans sièges ni disposition frontale, mais l’expérience tient moins de la promenade que du huis clos : une pièce fermée, aux dimensions relativement restreintes, dans laquelle spectateurs et interprètes partagent pendant deux heures un même espace saturé d’images, de sons, d’odeurs et de symboles. Cette proximité est au cœur du projet de Tianzhuo Chen et Siko Setyanto, créé à partir de leur rencontre avec Lamalera, village de pêcheurs de l’île indonésienne de Lembata, dont les croyances et les pratiques autour de la chasse à la baleine constituent le point de départ de la performance.

<i>Ocean Cage</i> &copy; Takuya Matsumi
Ocean Cage
© Takuya Matsumi

Dès les premières minutes, Ocean Cage s’avère troublant pour le public du Festival d’Automne. L’odeur de poissons morts (réels, dégouttant dans un coin de la pièce) puis… d’un poisson grillé envahit la salle, expériences sensorielles particulièrement directes – et potentiellement dérangeantes. Ce choix pose une question intéressante sur les limites de l’art immersif. Jusqu’où peut-on aller dans la sollicitation du public ? Où est la limite entre invitation esthétique et violence ressentie ?

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L’univers visuel est en revanche incontestablement fascinant. La vidéo est presque omniprésente, superposant des images réelles qui prennent parfois valeur d’archives, des séquences plus poétiques et d’autres franchement travaillées par les effets spéciaux. L’ensemble brouille constamment la frontière entre documentaire, rêve et mythologie. Le réel de Lamalera y rencontre une imagerie numérique volontiers hallucinée. Le choix est cohérent avec le propos de Tianzhuo Chen, qui cherche précisément à faire coexister croyances ancestrales, technologies contemporaines et réalités parallèles.

Au centre de cette tempête visuelle, Siko Setyanto porte la performance grâce à une présence hautement charismatique. D’abord dissimulé derrière un costume qui le prive de son identité humaine, puis révélé avec un visage transfiguré par des excroissances, le danseur endosse tour à tour les rôles du pêcheur, de l’ancêtre, d’une figure divine. Le geste relève moins d’une narration suivie que d’un rituel. Bâton, bougies, encens, animaux sacrifiés et rafales de vent composent un espace scénographique de l’ordre du cérémoniel où chaque objet devient symbole. Le cachalot gonflable géant constitue l’une des images les plus frappantes, devenant progressivement un véritable interlocuteur du danseur.

La musique participe puissamment à cette atmosphère. Jouée en direct, elle repose notamment sur le dialogue inhabituel entre le gendèr, instrument métallique associé aux rituels sacrés, et le jègog, instrument de bambou lié aux cérémonies de la vie quotidienne. Leur association, traditionnellement incongrue, devient ici la matière d’une construction sonore où gamelan, électronique et textures expérimentales se mélangent. Le résultat est assez hypnotique, parfois presque mystique, et accompagne le danseur de manière organique.

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Car de danse, finalement, il y en a peu. Les moments chorégraphiques apparaissent par éclats : quelques séquences où le corps semble entrer en transe, d’autres où il paraît lutter contre une force invisible, animale ou spirituelle. Ces passages comptent parmi les plus forts du spectacle, précisément parce qu’ils laissent le corps parler sans le secours des images. Mais leur rareté peut aussi donner l’impression que la danse est progressivement absorbée par l’installation, la vidéo et la musique. C’est sans doute là la principale faiblesse : la tension physique du dispositif finit par concurrencer l’attention portée à l’œuvre.

L’univers est fascinant, certaines images sont réellement saisissantes et la rencontre entre rituel, musique traditionnelle, électronique, vidéo et performance possède une vraie puissance. Mais l’immersion n’est pas sans contrepartie : durée, absence de sièges, proximité et visibilité inégale finissent par faire du dispositif lui-même un obstacle à la réception. Ocean Cage donne parfois le sentiment de vouloir tout faire éprouver – au risque de diluer ce qu’il y a de plus fort dans sa proposition. Une expérience singulière et ambitieuse, donc, mais dont les conditions de présentation ne permettent pas toujours à chacun d’entrer pleinement dans le monde unique qu’elle invente.

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