Dans l’amphithéâtre intimiste de la Piccola Scala, le Quatuor Kairi, ensemble basé à Salzbourg et récemment lauréat d’un Troisième Prix au Concours de musique de chambre d’Osaka, installe une atmosphère contemplative. Avec Landscape I de Tōru Takemitsu, le paysage n’a rien de figé. Les quatre instruments du quatuor répètent des aplats d’accords mouvants souvent perturbés par des pics de tension. Au sein de cette peinture sonore, les musiciens se regardent intensément, s’écoutent attentivement mais l’ensemble souffre de décalages qui fragilisent leur interprétation et l’attention de l’auditeur. Ainsi, les nombreux moments de silence demandés par le compositeur ne prennent pas d’ampleur, ne cristallisent pas la résonance.

Si le manque d’apesanteur se fait ressentir dans Takemitsu, le Quartettsatz de Schubert, lui, oscille subtilement entre fougue et légèreté. Cet « Allegro assai », qui forme à lui seul ce Quatuor n° 12 inachevé, sonne d’abord comme une tempête. Quelques ralentis mais pas de rubato pour le Quatuor Kairi qui imprègne l’œuvre d’une pâte sonore ronde et d’un élan vital captivant. Entre le thème des huit mesures liminales et sa réitération dans la coda, tout un voyage initiatique s’est déployé. Les musiciens défendent avec finesse le parti pris d’une interprétation théâtrale qui s’appuie sur les contrastes – crescendo jusqu’à des sforzandos caractériels, pianissimo sur le fil – ainsi que sur des articulations claires permettant notamment de trouver un bon équilibre entre violoncelle et voix intérieures (second violon, alto).
Pour introduire la troisième pièce de ce programme très bien pensé, l’altiste prend la parole pour expliquer l’idée compositionnelle derrière la pièce de la compositrice chinoise Xu Yi. Dans Aquilone lontano – qui a été créé par le Quatuor Akilone en 2018 et qui n’est pas une création mondiale contrairement à ce qu’a indiqué Rodolphe Bruneau-Boulmier en début de concert –, « aquilone » veut dire « cerf-volant » en italien. Il s’agit d’un objet d’origine chinoise dont les textes font mention avant le IVe siècle dont le nom fait également référence à un instrument à cordes.
La lecture du poème chinois en préambule de la pièce donne le fil rouge de sonorités imitées instrumentalement. Dans cette pièce en trois parties, la production des harmoniques se révèle comme le mode de jeu principal. Tout est poétique : le frottement des cordes avec la main, les pizzicatos glissés, les sons éthérés et mouvants en harmoniques. Chaque mouvement semble s’insérer dans un rituel où le silence prend cette fois toute sa place. Si le cerf-volant prend de la hauteur, se déplace au gré du vent, des moments bruiteux en pizz Bartók ou en trémolos perturbent le vol. Le Quatuor Kairi rend chaque action passionnante pour une interprétation technique et musicale de haut vol.

Enfin, après ces trois courtes pièces de dix minutes, le quatuor s’investit dans le Quatuor n° 4 du compositeur letton Pēteris Vasks. Même si elle ne dispose pas d’un titre évocateur, cette œuvre de 1999 embrasse la dimension atmosphérique et contemplative de la production consonante de son créateur. Les moments de tension ne sont pas pour autant absents. Dans cette œuvre en cinq mouvements, les « Toccata I » et « Toccata II » cristallisent de longs moments de course-poursuite. Le Quatuor Kairi se fait incisif tout en gardant, dans la vélocité, justesse et profondeur de son. Avec le passage final intitulé « Meditation », le contraste est saisissant. Dans un calme recueilli, premier violon et violoncelle dialoguent en mouvement contraire, l’un vers l’aigu, l’autre vers le grave sur fond de trémolo. Est-ce la lumière du jour qui perce derrière les nuages ? Au sein d’une partition où tout se répète, le Quatuor Kairi aura réussi le pari de tenir son auditoire en haleine jusqu’à la dernière note.




















