Il est clair que Christina Scheppelmann aura marqué l’ouverture de sa première saison complète en tant que directrice générale et artistique de La Monnaie, en proposant un Roméo et Juliette de Gounod dont la distribution est résolument placée sous le signe de la diversité et de l’inclusion. Et pourquoi pas ? Il n’y a aucun mal à affirmer que l’opéra n’est plus la chasse gardée d’une élite culturelle blanche et occidentale. Bien au contraire, cette merveilleuse forme d’expression artistique doit s’adresser à tous, et forcément impliquer des artistes de tous les horizons, arborant toutes les couleurs de peau et toutes les nuances de genre, comme le démontre l'artiste transgenre Sam Taskinen en très convaincant duc de Vérone.

La direction musicale et la mise en scène sont confiées à deux nouvelle venues sur la scène bruxelloise : la cheffe florentine Valentina Peleggi et la metteuse en scène allemande Julia Burbach. S’il faut saluer l’autorité de Peleggi, qui maîtrise aussi bien la fosse que le plateau, on regrette une direction au cordeau qui manque sérieusement de l’élan juvénile et de la fraîcheur romantique que demande la partition.
Quant à la mise en scène de Julia Burbach, elle se met entièrement au service du texte et de la musique. Si son approche assez littérale du drame de Shakespeare (adapté par les librettistes Jules Barbier et Michel Carré) ne réussit que trop rarement à créer l’émotion, elle est néanmoins d’une belle fluidité et d’une lisibilité de tous les instants. Elle est aidée en cela par un ingénieux décor unique de Cécile Trémolières : un monticule est placé légèrement en arrière du bord de scène, alors que des corps géométriques en tulle descendent des cintres et y remontent sans jamais inutilement distraire le spectateur, les couleurs variant au gré des subtils éclairages de Fabrice Kebour.

On aura compris que rien dans ce décor dépouillé ne rappelle la Vérone des Capulet et des Montaigu. Le soin de situer l’action se fait par le biais des beaux costumes de la même Cécile Trémolières : même s’ils mélangent parfois les époques (on y trouve des hommes en frac), ils évoquent le plus souvent avec beaucoup de bonheur l’Italie de la Renaissance. Les amateurs du barde de Stratford-upon-Avon apprécieront le clin d’œil que constitue la présence d’une choriste en tenue du XVIe siècle, tenant sans cesse un crâne à la main, sorte de Hamlet égaré en Vénétie. La direction d'acteur offre par ailleurs de beaux duos entre les deux malheureux héros de l’œuvre et des mouvements de foule très bien réglés : bravo aux danseurs, aux acrobates et aux artistes du chœur, une fois de plus impeccablement préparés par Emmanuel Trenque.
Pour sa prise de rôle, Jeanine De Bique était très attendue en Juliette dont elle donne une interprétation sincère et touchante, mais pas irréprochable vocalement. Le timbre est beau et la soprano sait se montrer subtile dans les dialogues. Malheureusement, les passages plus exigeants dans les airs et duos la voient trop souvent user d’un vibrato excessif qui dépare la ligne de chant, avant de gagner en maîtrise aux deux derniers actes. Quant à Ismael Jordi, il interprète Roméo avec beaucoup de chaleur et de franchise, même si on aurait aimé parfois davantage d’élégance. Les deux protagonistes sont heureusement à leur meilleur dans la fin tragique de l’œuvre, qu’ils abordent avec une sincérité convaincante parce que contenue.

Le reste de la nombreuse distribution est de qualité. Habitué de la maison bruxelloise, Werner Van Mechelen est un Comte Capulet aussi autoritaire que noble. Il est intéressant de voir que tous les autres chanteurs – si ce n’est Leander Carlier dans le rôle du comte Pâris – se produisent pour la première fois à La Monnaie. Rehanna Thelwell déploie son chaleureux mezzo pour livrer une belle incarnation de la nourrice Gertrude. Travon D. Walker prête son beau ténor à un Tybalt vif et tranchant, et Taeksung Kwon campe un Benvolio juvénile. Le baryton malgache Michael Arivony est un Mercutio de qualité qui s’illustre dans une Ballade de la Reine Mab pleine d’esprit. Florence Losseau enlève avec beaucoup de panache le rôle travesti de Stéphano. On saluera également la belle prestation d’Oleg Volkov en Grégorio et, plus encore, celle de Maxim Kuzmin-Karavaev en Frère Laurent : le timbre de bronze et l’allure hiératique de la basse russe, impressionnant dans sa soutane, en font un Pimène égaré chez Gounod.





















