Le récent complexe des Mélèzes scelle pour l’édition 2026 des Rencontres Musicales d’Évian l’aboutissement d’un nouvel élan culturel avec l’inauguration d’une nouvelle salle de concert dédiée aux effectifs réduits. Goutte d’eau prisonnière d’une chrysalide toute en tuiles de cuivre patinées, la Source vive tranche avec l’écrin boisé de l’historique Grange au Lac voisine tout en s’intégrant naturellement dans le paysage. Son intérieur révèle un cocon chaleureux, dont les sièges de cuir s’accordent avec le bois de hêtre rose qui gradine les assises et entoure la scène. La paroi incurvée recouverte de plâtre complète ce cocktail de matériau prometteur : face à cette réussite esthétique incontestable, l’acoustique sera-t-elle à la hauteur ?

La Source vie (à gauche), le foyer d'accueil (au centre) et la Grange au lac (en arrière plan) © Salem Mostefaoui pour PCA-Stream
La Source vie (à gauche), le foyer d'accueil (au centre) et la Grange au lac (en arrière plan)
© Salem Mostefaoui pour PCA-Stream

Pour répondre à cette question le directeur artistique du festival Renaud Capuçon a choisi de proposer l’intégrale de la musique de chambre de Brahms en onze concerts, par une pléiade d’artistes de premier plan. Le choix est pertinent : ce corpus fourni se décline en nombreuses formations, de la sonate avec piano au quatuor à cordes, parfois augmenté d’un ou deux musiciens supplémentaires, en passant par la voix.

pbl
pbl

Les Mélèzes, le hêtre rose… Quand le Quatuor Ébène entre en scène pour interpréter le Quatuors à cordes n° 2 du compositeur allemand lors du sixième concert de la série, l’arboretum est au complet ! L’ensemble propose une interprétation superlative de la pièce dans une optique à la fois d’allègement et d’engagement émotionnel total. Le premier mouvement est un délice d’équilibre, jamais trop dense, où les phrases s’enchaînent fluidement pour laisser parfois place à quelques éclats dont la puissance narrative est égale à leur rareté.

La Quatuor Ebène à la Source vive © Les Mélèzes - Matthieu Joffres
La Quatuor Ebène à la Source vive
© Les Mélèzes - Matthieu Joffres

L’« Andante » prolonge l'approche, notamment lorsque le violoncelle s’empare du thème, aérien et pourtant irrésistiblement présent. L’homogénéité du quatuor semble ne pas avoir de limite : ainsi lorsque le duo alto violoncelle du début du mouvement échoit plus loin au deuxième violon et à l’alto, on pense immédiatement à la première occurrence, admirant cette fusion des timbres parfaite quelle que soit la combinaison d’instruments. La cohésion se perçoit également dans les intentions, lors des tremolos poignant au milieu du numéro, ainsi que dans la technique, comme dans l’art du détaché toujours conduit du troisième mouvement.

Après l’atmosphère de forêt mystérieuse de ce dernier, un finale flamboyant emporte tout sur son passage grâce à une réflexion étourdissante sur le vibrato en fin de phrase. Les archets mordent les cordes sans concession, il ne s’agit plus d’écouter sagement un concert de musique de chambre mais de vivre une expérience qui ne laisse pas indemne. C’est peut-être là ce qui rend le Quatuor Ébène unique : cet art de dépasser le beau son pour embarquer l’auditeur dans un récit magnétique et passionné.

En fin de programme, les Ébène remettent le couvert avec les mêmes ingrédients lors d’un Quintette pour piano et cordes plus extraverti, avec le concours d’Anna Vinnitskaya au clavier. La pianiste dispose d’une technique à toute épreuve, aussi à l’aise dans les nombreux passages virtuoses où les gammes et arpèges s’enchainent que pour ménager quelques passages d’un legato exquis – même si on aurait aimé un « Andante » encore plus lié.

La Quatuor Ebène et Anna Vinnitskaya à la Source vive © Les Mélèzes - Matthieu Joffres
La Quatuor Ebène et Anna Vinnitskaya à la Source vive
© Les Mélèzes - Matthieu Joffres
pbl
pbl

Elle s’intègre aisément au quatuor avec qui la communication par jeux de regards est aussi intense que concentrée. L’entente culmine dans les deux derniers mouvements. On se surprend à imaginer en écoutant ce déferlement d’énergie un superbe pur-sang qui dans l’arène de la scène alterne entre quelques danses nobles et sentimentales avant de se cabrer avec orgueil, toujours majestueusement et sans esbrouffe.

Ces interprétations marquantes, idéales en soit, apportent un excellent étalon pour mesurer la qualité acoustique de la Source vive. La lisibilité constante des parties tout au long de ces pièces, parfois très chargées, en fait une scène proche de la perfection. Le spectateur, proche des artistes, perçoit un son direct qui permet d’apprécier les propositions musicales des interprètes.

Si à l’écoute des quelques duos entre l’alto de Paul Zientara et le piano de Vinnitskaya au cours des Deux chansons pour voix d’alto, alto et piano, on a très peu de doute sur la nature idoine de la salle pour les effectifs de sonate, la perception de la voix est plus problématique. Dans une salle pourtant comble, l’ample et riche mezzo de Marina Viotti, riche en harmoniques, produit une sensation d’écho dès que la nuance dépasse le mezzo forte.

Paul Zientara, Anna Vinnitskaya et Marina Viotti à la Source vive © Les Mélèzes - Matthieu Joffres
Paul Zientara, Anna Vinnitskaya et Marina Viotti à la Source vive
© Les Mélèzes - Matthieu Joffres

Même quand elle affine sa diction, dans le redoutable « Röslein dreie in der Reihe blühn so rot », le son tourne et noie le texte. Les numéros plus lents peuvent bénéficier de cette résonance avec laquelle l’interprète peut jouer, mais cela demande une appropriation du lieu difficile à acquérir lors d’une apparition de si courte durée. On reste toutefois attentif à chaque lied du cycle des Zigeunerlieder, dont « Kommt dir manchmal in den Sinn » constitue une acmé émouvante.


Le voyage de Pierre a été pris en charge par les Rencontres Musicales d'Évian.

*****