Un pied dans le violon, l'autre dans le journalisme musical : tous les mois, Pierre Liscia vous invite à plonger dans l'envers du décor, à la découverte du quotidien d'un jeune musicien professionnel écumant salles de répétition, concours de recrutement et rencontres avec les grands musiciens de notre temps.

Pierre Liscia © Julien Hanck
Pierre Liscia
© Julien Hanck

Eh bien voilà ! L’épée de Damoclès qui se tenait au-dessus des conservatoires a fini par tomber... enfin, pas tout à fait. Les CNSM jouissent d’un statut privilégié parmi les institutions d’enseignement supérieur : les activités d’ensemble sont bien évidemment suspendues, mais certains cours individuels sont maintenus. Ce que le grand public ne sait pas, c’est que cette décision a entraîné un schisme sans précédent, la plupart des professeurs refusant de donner cours « en présentiel », parfois par peur, souvent par désir de respecter le plus possible les consignes gouvernementales (certains d’entre eux doivent parcourir la moitié de la France pour venir enseigner, et donc multiplier des déplacements pas forcément indispensables).

J’ai, pour ma part, essayé de profiter de la digitalisation des cours pour sauter dans un train à destination de l’Allemagne qui, si elle a fermé ses salles de concert, a laissé ses écoles ouvertes. L’occasion pour moi de mener à bien mes projets de rencontres de professeurs, indispensables pour qui souhaite intégrer une école allemande. En effet, pour un étudiant, la démarche à effectuer pour intégrer l’un des deux CNSM français ou l’une des 24 Hochschule für Musik allemandes diffère totalement d’un pays à l’autre. En France, tout (ou presque) se joue lors du redouté concours d’entrée, avec son étude imposée au premier tour et ses impitoyables limites d’âge (21 ans pour entrer en licence au CNSM de Paris en violon ou piano) et, même si cela tend à changer avec les années, une hiérarchie demeure bien ancrée dans l’esprit des élèves entre les CNSM de Paris et Lyon, tandis qu’en région, les Pôles Supérieurs, structures permettant d’obtenir un diplôme équivalent au grade de Licence, peinent encore à exister dans un système aussi élitiste que centralisé.

En Allemagne, la diversité des écoles donne à l’élève le luxe de parcourir les différentes institutions à la recherche du professeur qui lui conviendra le mieux. Certaines écoles sont plus prestigieuses que d’autres (les deux établissements berlinois, celui de Munich, ou encore la Hochschule de Leipzig, plus ancienne école de musique européenne), mais le plus souvent, les élèves accordent plus d’importance au nom du professeur qu’à son lieu d’enseignement : le grand David Grimal enseigne par exemple dans la petite ville de Sarrebrück, tandis que la révélation du violon allemand Tobias Feldmann, multiplement récompensé aux concours internationaux, vient d’être nommé à Würzburg, ville de 120 000 habitants qui, jadis, abritait l’une des meilleures classes de cuivres du monde.

Les très confortables salles de travail de la Hochschule de Dresde © Pierre Liscia / Bachtrack
Les très confortables salles de travail de la Hochschule de Dresde
© Pierre Liscia / Bachtrack

Cette multiplicité de centres majeurs de la musique en Allemagne est certainement favorisée par l’organisation fédérale du pays, qui encourage chaque Land à se doter d’une ou plusieurs places fortes culturelles. Cela tient sans doute aussi au lien très puissant entretenu entre les orchestres et les écoles (Felix Mendelssohn, fondateur du Conservatoire de Leipzig, était aussi directeur musical du Gewandhausorchester). La plupart des professeurs des conservatoires allemands sont également musiciens dans l’orchestre de la ville. Le travail de rencontre des professeurs en amont est ainsi indispensable, car l’aspect cooptatif du système allemand est prévalent ; il se ressent jusque dans le système de recrutement des orchestres où le candidat doit, avant même de passer l’audition, avoir été invité à la passer. En France, un tel comportement hérisserait le poil de bon nombre de musiciens, mais peut-être doit-on voir là quelque chose d’inhérent à une conception très française de la méritocratie. Après avoir envoyé une volée de mails aux professeurs que je souhaitais rencontrer, je prends donc mes quartiers dans un petit appartement de Dresde.

Quelques jours plus tard, déjà inquiet de l’absence de réponses de la part des vénérables professeurs, une nouvelle bien plus mauvaise vient troubler ma retraite germanique ; sous la forme d’un petit mot aussi lisible que l’ordonnance d’un médecin en fin de carrière, mon voisinage me prévient de façon fort peu aimable que leurs oreilles n’apprécient pas Mozart autant que moi, et que je vais devoir revoir à la baisse mes horaires de travail. Je me souviens alors de ces légendes urbaines que se chuchotent les musiciens, narrant les sordides trouvailles de leurs voisins décidés à les réduire au silence (du simple appel à la police jusqu’à l’attentat sur paillasson, à l’aide d’un sac d’ordures ou même d’un chien particulièrement zélé). Préférant la prudence, je me décide à dégainer mon arme secrète : la sourdine de plomb. Cette version XXL de la petite sourdine d’orchestre se place comme elle sur le chevalet, et réduit presque à néant le volume des vibrations de l’instrument. Avec, comme effet secondaire, de lui procurer instantanément une sonorité de violon-jouet en plastique (ou d’alto, diront les plus médisants), tout en occasionnant une légère transformation de l’intonation de l’instrument (il ne faut pas poser les doigts exactement au même endroit). Parmi les autres effets secondaires à noter, on peut signaler : mal de crâne, sifflements dans les oreilles, perte de motivation, tendance à envier la carrière d’André Rieu (ce dernier phénomène est néanmoins rarissime). Pour résister à la tentation de jeter le maudit objet par la fenêtre, j’essaie de positiver : après tout, Tchaïkovski n’a-t-il pas indiqué « con sordino » au début du mouvement lent de son Concerto pour violon, pour jouer sur les sonorités flottantes et cotonneuses que celle-ci peut procurer ?

Voilà qu’arrive enfin le jour de la rencontre ! À ma salve de mails, je n’ai reçu que quelques réponses. Entre le manque de places dans les écoles, la difficulté d’admettre dans l’enceinte des établissements des éléments étrangers, et peut-être la crainte de la contamination, la plupart des professeurs ont déclaré forfait. Mais parmi les réponses reçues, il y a une enseignante de Berlin qui me propose de venir écouter trois de ses cours, avant de m’écouter jouer moi-même quelque chose. La pratique ne m’est pas étrangère, c’est là une façon de procéder aussi bien pratiquée en Allemagne qu’en France. Avec une légère différence toutefois : on parle ici de la prestigieuse Hochschule Hanns Eisler, ce qui implique donc de passer trois heures à écouter les meilleurs étudiants violonistes d’Europe avant, sans s’être échauffé, de tenter soi-même de rivaliser, et subir la douloureuse comparaison ! La cruauté a voulu, en outre, que les trois étudiants en question travaillent presque exactement les mêmes œuvres que moi. Ah, la difficile situation que celle où le professeur explique longuement pourquoi il ne faut pas exécuter tel passage avec tel coup d’archet... et moi de me souvenir que, bien évidemment, c’est ce coup d’archet précis que j’ai travaillé avec tant d’assiduité. Dois-je tout changer à la dernière minute ? Proposer d’écouter un autre morceau ? Simplement quitter la pièce en prétextant que mon chat a attrapé le coronavirus ?

— Bien, sortez votre violon, entends-je soudain. (C’est à moi !) Qu’avez-vous à me jouer ? dit-elle d’une voix chaleureuse.

— Eh bien, Mozart, Chausson... et Prokofiev, réponds-je d’une toute petite voix, les virevoltantes envolées du scherzo de Prokofiev n’étant pas ce qu’exécutent le mieux des doigts endormis par plusieurs heures de repos.

— Parfait ! Prokofiev, alors.

Nous passerons sous silence les minutes qui ont suivi. À froid, ce mouvement du Premier Concerto est encore plus diabolique que d’ordinaire. Je l’avais pourtant tellement travaillé ! Je regarde la violoniste, d’un air suppliant. Me donnera-t-elle une seconde chance ?

— Bon... Avez-vous travaillé le premier mouvement ?

Mon estomac se noue d’un seul coup. Certes, je l’ai beaucoup travaillé, mais c’était cet été. J’acquiesce donc, mais plus que timidement, en la prévenant que je ne l’ai pas joué depuis septembre.

— Eh bien allez-y !

Il y a des choses, dans le parcours d’un musicien, qui relèvent du mystère. Pourquoi me suis-je complètement effondré dans ce scherzo que j’avais tant étudié ? Pourquoi, au contraire, étais-je plus que satisfait de ce premier mouvement, pourtant en sommeil depuis plusieurs mois ? Cette intervention divine, ce Prokofiev ex machina a pour ainsi dire sauvé de la catastrophe ma rencontre berlinoise. Je crois même que mon auditrice de marque semblait enthousiaste.

La Hochschule Hanns Eisler à Berlin. Avertissement : c'est un véritable labyrinthe... © Beek100 / licensed with CC BY-SA 3.0 – https://creativecommons.org/licenses/by-sa/3.0
La Hochschule Hanns Eisler à Berlin. Avertissement : c'est un véritable labyrinthe...
© Beek100 / licensed with CC BY-SA 3.0 – https://creativecommons.org/licenses/by-sa/3.0

Mais mon soulagement est de courte durée : voilà que j’ai été rappelé en urgence à Lyon où, petit à petit, les activités collectives vont reprendre leur cours, et en particulier une série d’orchestre au programme conséquent : beaucoup de Mozart, et Pulcinella de Stravinsky. Peut-être le mois prochain apprendrez-vous comment on peut monter un tel programme en un temps record, assis dans un compartiment de train. Pourquoi ? Parce que j’ai reçu les partitions ce matin, à l’heure de mon départ, et que la première répétition a lieu demain !