A l’occasion de la 13° édition des Etés de la Danse, l'Alvin Ailey American Dance Theater prend ses quartiers à la Seine Musicale. C'est l'occasion pour les amateurs de danse de revoir lors de ces programmes mixtes les œuvres d’Alvin Ailey, fondateur de la compagnie en 1958, et celles de ses successeurs comme Robert Battle ou Ronald Brown qui continuent de perpétuer l'âme afro-américaine de la compagnie. C'est également une occasion, pour ceux qui ne connaissent pas l'Alvin Ailey American Dance Theater de découvrir, au travers des ballets présentés, les techniques Graham, Limon et Horton – dont Alvin Ailey fut un élève – fondations de la danse moderne américaine : un mélange de danses ethniques et de technique classique, de contractions et de relâchements qui forme des danseurs très malléables, presque élastiques tout en étant solidement ancrés dans le sol.

AAADT's Belen Pereya in R.K.Brown's <i>Four Corners</i> © Paul Kolnik
AAADT's Belen Pereya in R.K.Brown's Four Corners
© Paul Kolnik

Pour le programme Y, le rideau se lève sur Four Corners (2013) de Ronald K Brown, qui, en s’inspirant des danses contemporaines et africaines, sur une musique de Carl Hancock Rux, mêlant chants traditionnels à une rythmique électro-jazz, offre au spectateur un ballet fort, chaleureux et riche, où la quête identitaire des danseurs se mue en une transe de plus en plus intense. Le titre du ballet se matérialise par quatre femmes symbolisant la « Mère Afrique » créant les coins ou repères entre lesquels les danseurs peuvent évoluer. Les ensembles se font et se défont, les couples se croisent et s’entremêlent… Four Corners est fait de contrastes : épaules et bras sinueux, hanches pivotantes... une chorégraphie résolument contemporaine sur rythme de jazz.

After the Rain pas de deux (2005) arrive comme un contrepoint saisissant. Extrait du ballet After the Rain, chorégraphié par Christopher Wheeldon pour le New York City Ballet, le pas de deux devint très vite un ballet à part entière qui dévoile, ici, une autre facette de la technique des danseurs; le mouvement néoclassique.

AAADT's Akua Noni Parker and Jamar Roberts in Christopher Wheeldon's <i>After the Rain pas de deux</i> © Paul Kolnik
AAADT's Akua Noni Parker and Jamar Roberts in Christopher Wheeldon's After the Rain pas de deux
© Paul Kolnik
After the rain 

nous plonge dans une atmosphère intimiste et sensuelle où grâce et simplicité se dégagent d'un langage chorégraphique dans lequel chaque geste semble étudié pour n’exprimer que le minimum. La musique minimaliste d’Arvo Pärt exprime l’état de la nature après la pluie et ce sentiment d’être rincé de tout superflu pour ne conserver que le fondamental, l’essence de la vie,et, ici, du couple; un couple à la fois complice et fusionnel, dont chaque geste révèle une profonde douceur.

In/Side (2008) de Robert Battle, directeur artistique de l’Alvin Ailey American Dance Theater, nous plonge dans les méandres et la tristesse de tout individu. Un ballet très technique et qui, selon les danseurs, peut s’avérer érotique ou profondément poignant. C’est cette vision de tristesse et d’isolement qui nous était proposée ce soir-là.

Ella (2008) de Robert Battle, initialement conçu pour un seul danseur nous offre un duo pétillant et vitaminé dansé par deux jeunes femmes qui sautent, miment et grimacent, sur une musique d’Ella Fitzgerald (dont on fête le centenaire de naissance cette année). Si le lien avec cette dernière semble tenu quant aux mouvements, la pièce rend un hommage parfois surprenant à la chanteuse. Par son interprétation très athlétique, Ella peut déconcerter.

The Hunt (2001) de Robert Battle est le ballet le plus marquant de cette représentation, par la brutalité qui s’en dégage. A la fois rituel (ce qui n’est pas sans rappeler le Boléro de Maurice Béjart) et chasse à l’homme sur fond de tambours entêtants, cette œuvre interpelle et dérange. On s’interroge sur ces hommes aux mœurs sauvages, tout en appréciant l’énergie que dégage la pièce. Le rite païen est interprété de façon homogène par l'ensemble des danseurs, tant dans le haut du corps que dans les sauts.

Samuyel Lee Roberts in Robert Battle's <i>In/Side</i> © Pierre Wachholder
Samuyel Lee Roberts in Robert Battle's In/Side
© Pierre Wachholder

Enfin, Exodus (2015) de Rennie Harris clôture la soirée en nous invitant à nous émanciper de l’ignorance pour atteindre la lumière. Une quête initiatique qui n’est pas sans rappeler la Flûte Enchantée, menée avec dextérité et véhémence par les danseurs de la troupe.

Un programme riche alternant instants de grâce, notamment dans les solos et pas de deux, et ballets d’ensemble rythmés voire violents.